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5 mars 2009 4 05 /03 /mars /2009 11:55
INTERVIEW PARUE DANS LE SOIR D'ALGERIE DU 5 MARS 2009

Question : Pourquoi le besoin d'écrire ce livre

 

Il y a une première réponse, et qui est la suivante. Vous n’ignorez pas qu’en février 2005, une loi portant notamment sur la nécessité d’inscrire dans l’enseignement les effets positifs de la colonisation a failli être adoptée par l’Assemblée Nationale en France. Comme beaucoup d’Algériens, je me suis senti bafoué, humilié, par le simple fait qu’une telle question soit posée.

Il y a une deuxième réponse : Il s’agit de la découverte de l’étendue d’un immense malentendu. Je croyais, et je ne dois pas être le seul Algérien dans ce cas, que le silence qui a suivi la décolonisation, valait rejet de la période coloniale, y compris de la part du peuple français. Je n’ai pu que constater mon immense erreur car, même si la disposition de la loi sur les effets positifs de la colonisation a été abrogée, on ne peut oublier que cette abrogation est en quelque sorte le fait du prince puisque c’est le Président Chirac qui l’a décidée. En d’autres termes, ce qui reste de cet épisode, c’est le constat que, pour la majorité du bon peuple de France, la colonisation a été une chance pour les peuplades sauvages qui en ont "bénéficié" ! Comme beaucoup d’Algériens, je porte en moi des meurtrissures que, par pudeur, je n’ai jamais songé à étaler. Qu’on en conclue que ce silence alimente le déni de ces meurtrissures m’est devenu insupportable. Qu’on en conclue que ce silence conforte la mythologie des vaillants colons faisant fleurir des terres inhospitalières, infestées de marécages et de bandits sans foi ni loi, m’a amené à tenter de le rompre et de mettre au jour une autre histoire, celle des vaincus.

Question : Pourquoi avoir choisi cette forme, une sorte d'alternance entre l'autobiographie et la réflexion?

Choisit-on vraiment ? La forme s’impose parfois d’elle-même. Dans le cas de ce livre, j’étais partagé entre deux souhaits. Bien que n’étant pas historien, je voulais que les faits rapportés soient scrupuleusement conformes à la vérité. J’ai donc puisé aux meilleures sources, ce qui me permet de garantir l’exactitude absolue des faits historiques que je rapporte. Par ailleurs, je voulais un témoignage à la fois personnel et largement représentatif. J’y ai donc mis des éléments de mon histoire personnelle, histoire que je partage avec un grand nombre de mes concitoyens. Souvent, quand on soulève une controverse à propos de la colonisation, on en arrive à des querelles de chiffres, telles que la sempiternelle dispute sur le nombre de victimes. Ceux qui adoptent le parti de la neutralité parlent en général de "centaines de milliers de morts" du côté algérien. Personne n’a le compte exact. Pire encore, personne ne s’émeut qu’on n’en ait pas le compte exact. Cela renvoie à l’image de la multitude indifférenciée, précisément celle de la mythologie coloniale. Par définition, nul individu, nul destin personnel ne peut être extrait de cette gangue. J’ai donc voulu rétablir, au-delà su sacrifice partagé, la singularité de trajectoires personnelles, donner chair à ces milliers d’individus que la machine coloniale a broyés de manière indifférenciée.

Plus près de nous, avez-vous remarqué comment les télévisions occidentales avaient rendu compte de la guerre menée contre Gaza ? Tout a été dit sur leur partialité. Tout, sauf une chose, la plus importante. Tous les médias ont montré l’amoncellement de cadavres palestiniens dans les rues de Gaza au premier jour de l’agression. Ils ont aussi montré la scène de l’enterrement d’un soldat israélien, les larmes de ses parents, la douleur de ses collègues, toute la pompe de la cérémonie funèbre… Ils ont ainsi rendu palpable la mort de ce soldat alors que celle des centaines de Palestiniens était cachée par la froideur statistique.

Question : C'est qui, c'est quoi, le caméléon albinos?

C’est ce qu’on appelle un oxymore, c’est-à-dire le télescopage entre deux mots en principe antagonistes (l’"obscure clarté qui tombe des étoiles " de Victor Hugo en est un exemple). Le caméléon est un animal qui s’adapte à son environnement en se confondant avec lui. En revanche, l’albinos ne peut pas changer de couleur. Le caméléon albinos est une sorte de figuration de l’Algérien. Comme vous le savez, nos compatriotes sont présents dans le monde entier, dans les sociétés les plus diverses ; apparemment, ils s’adaptent sans trop de problèmes. En réalité, il y a en eux quelque chose d’irréductible au changement. Ils n’ont en vérité qu’une crainte, c’est qu’ils cessent de ressembler à cette Algérie que, pourtant, ils agonisent d’injures (mais jamais devant des étrangers !). Je ne résiste pas à l’envie de vous raconter deux petites anecdotes révélatrices de ce qui précède. La première m’a été rapportée par une amie, originaire d’Alger, actuellement attachée d’administration dans une mairie du sud de la France. Elle est partie avec une délégation d’employés de sa commune en Finlande, dans le cadre d’un voyage officiel. La délégation a été conviée à un dîner de gala dans un grand restaurant d’Helsinki. Le service était assuré par un garçon extrêmement bien mis, extrêmement rigide et qui ne parlait que… le finnois. C’est vous dire la difficulté des convives de se faire comprendre. Après des tentatives infructueuses en anglais et en allemand, l’amie d’Alger laisse tomber entre ses dents une exclamation en arabe. Du coup, le serveur, abandonnant complètement tout souci de distinction, est entré dans une sorte de transe et s’est mis à débiter un mélange de kabyle et d’arabe, en se tapant la poitrine : " Tu es d’Algérie, ma sœur ? C’est vrai ? D’Alger ? Quel quartier ? Comment ça va à Alger ? Je peux te donner quelque chose pour ma mère ? Léger, n’aie pas peur, ma sœur ". Après cet échange inattendu, un collègue s’est retourné vers l’amie d’Alger en lui disant : " Franchement, tu aurais pu nous dire que tu parlais le finnois ! ".

L’autre anecdote à présent. Je fréquente un club de sport où il y a beaucoup de maghrébins. Le jeu consiste à les identifier. C’est souvent assez facile. Quelquefois moins. J’ai rencontré un jeune homme blond, aux yeux clairs et on a pris l’habitude de se saluer en se croisant. Un jour, au vestiaire, je croise son regard au moment où il tirait un coton tige pour se curer les oreilles. Aussitôt, il m’en propose un. Je lui demande s’il est Algérien.

" Oui, me dit-il, de Sétif. Comment as-tu deviné ? D’habitude, on me prend pour un scandinave. "

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  • Tu en connais beaucoup, des Scandinaves qui offrent des cotons tiges à des inconnus ? Non, n’est-ce pas ? C’est un geste typiquement algérien né de la culture du partage.
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Question : Vous racontez votre histoire, en même temps que celle de l'Algérie. Fils de chahid originaire de Mascara où un de vos aïeux a été un général de l'Emir Abdelkader, vous faites vos études en France. Quelle place occupe la France dans votre univers culturel?

Je suis fils de chahid, en effet, comme des dizaines de milliers de mes compatriotes. Autant dire que le rapport à la France est tout, sauf simple. J’ai été depuis ma tendre enfance nourri de littérature française, un legs de mon père qui en était amoureux et qui nous a laissé une maison pleine de livres. Par ailleurs, jamais ma maison, même au plus fort de la violence coloniale, n’a résonné de cris de haine. Je le dis d’autant plus facilement que ma famille était loin d’être un cas isolé. Tout le monde, même les Français les plus nostalgiques de l’époque coloniale, a relevé l’absence totale de ressentiment contre l’ex puissance dominante. Il faut bien sûr saluer cette caractéristique de notre peuple. Il convient cependant de l’éclairer. J’oscille entre trois grilles d’explication. La moins pertinente consiste à interpréter cette attitude comme une sorte de pardon auguste d’une société martyre à ses tortionnaires. La seconde renvoie à la faculté d’amnésie dont notre peuple a donné beaucoup d’exemples dans son histoire. La troisième renvoie à une sorte de notion de culpabilité originelle qui permet d’expliquer le sort que l’on subit par une faute qu’on n’aurait pas fini d’expier, voire par une vocation au malheur. Je crois que la vérité se situe entre ces deux dernières propositions. Elles conduisent toutes deux à exonérer l’occupant d’hier de sa faute que l’on reportera sur nous-mêmes, porteurs d’une sorte d’atavisme qui nous prédispose à l’exploitation et au malheur. Peu importe finalement la main qui nous frappe puisque notre premier réflexe est de nous flageller pour nous punir d’avoir été… frappés. Peu à peu, toutefois, j’ai le sentiment que se fait jour une approche un peu moins sacrificielle, en particulier dans la jeunesse algérienne, moins complexée que la génération de ses aînés. Je sens que je me suis éloigné de la question mais j’y reviens. Notre génération a eu tendance à cacher cette part de haine d’elle-même derrière la puissante attraction culturelle de la France. L’univers culturel dans lequel nous avons baigné était français. La musique, la littérature, le cinéma, toutes nos références étaient françaises. Comment, dès lors, faire le départ entre cet héritage, subi mais intégré, avec la barbarie de ceux par qui il s’est insinué chez nous. C’est ainsi que, dans notre génération, à côté de l’exercice obligé des condamnations de l’impérialisme, nous avons développé, au mieux, une indifférence vis-à-vis du fonds culturel de notre pays. Parfois, nous l’avons même méprisé. Notre jeunesse n’a pas les mêmes problèmes. Je pense qu’elle est en train d’inventer la société algérienne de demain, libérée du poids des humiliations d’hier, prête à revisiter ce patrimoine que nous avons refoulé.

Question : Vous y dénoncez le racisme et tous les maux d'une société qui a du mal à évoluer aussi vite que sa composante. Quelle est selon vous la place des anciens colonisés dans un pays qui prône les bons aspects de la colonisation?

Je fais la liaison avec la question précédente. J’ai écrit récemment un article qui a paru dans l’Humanité le 20 octobre 2008. Je réagissais aux sifflets qui avaient accueilli la Marseillaise avant un match France-Tunisie. Le même scénario s’était produit quand l’équipe de France avait rencontré l’Algérie et le Maroc. Il y avait plusieurs explications à ces sifflets. La plus plausible, à mon sens, est la réaction face au déni de citoyenneté que subissent ceux qu’on appelle les Beurs. Plusieurs historiens ou sociologues ont évoqué le continuum entre la colonisation et la situation de discrimination insupportable faite aux enfants des ex esclaves et ex colonisés. Cette situation est due au fait que, loi d’amnistie aidant, jamais l’équipée coloniale n’a fait l’objet d’un réexamen de la part de la nation qui l’a conduite. Pire encore, la tragédie subie par les peuples des colonies a été occultée et beaucoup de Français honnêtes pensent que le drame de la guerre d’Algérie se limite à l’exode des pieds-noirs. Alain Decaux, un oubliable historien, avait fait une émission à la télévision française sur l’Algérie et sur le drame dont elle avait été le théâtre, drame qu’il résumait ainsi " 30.000 soldats tués, un million de déracinés ". Pas un mot sur les centaines de milliers de victimes algériennes. Je suis persuadé que la grande majorité des citoyens français est, peu ou prou, dans la situation de ce Monsieur. Non seulement elle ne ressent aucune culpabilité vis-à-vis des crimes de la colonisation mais encore elle rend les anciens colonisés responsables du malheur des Français qui ont dû quitter les territoires occupés et qui ont participé au lustre de la France d’alors. Ainsi, le terrain est favorable à un racisme généralisé et tout à fait déculpabilisé. D’un autre côté, les enfants des victimes de la colonisation et de l’esclavage portent la mémoire d’une souffrance qu’ils connaissent ou devinent dans le silence et le huis clos misérable d’une cité ghetto. Il y a fort à craindre que la coexistence de mémoires fortement antagoniques ne débouche sur des drames bien plus importants que ceux qu’on a connus jusqu’à ce jour.

Question : L'évolution de l’Algérie n'est pas meilleure. Vous décrivez longuement cette descente aux enfers desquels le pays a du mal à remonter. Quelles sont les causes, selon vous, de cette dégringolade et comment remonter?

Hélas, vous avez parfaitement raison. L’évolution de l’Algérie est très inquiétante. Il y a une montée du désespoir, en particulier dans la jeunesse, qui peut faire craindre le pire. Beaucoup attribuent ce désespoir à des causes sociales, chômage, logement… On avance également des raisons liées à la structure du pouvoir dont l’opacité de fonctionnement conduit de plus en plus d’Algériens à se désintéresser de la politique, ce qui est toujours un très mauvais signe. Tout cela est vrai naturellement mais me paraît insuffisant. Il me semble que ce désespoir ambiant, certes nourri par les problèmes sociaux que je viens d’évoquer, tient aussi, peut-être surtout à une sorte d’absence de sens. Nous aimons passer notre temps à critiquer le pouvoir mais nous n’arrivons pas à nous organiser pour tenir nos immeubles propres, constituer des associations culturelles, écologiques… Les Nations se construisent sur l’accumulation de l’Histoire. Nous nous défaisons sur le déni de l’Histoire. Des pans entiers de l’Histoire de l’Algérie ont été purement et simplement occultés pour faire place à une lecture hagiographique, à la gloire des dirigeants. Personne ne croit à cette Histoire enseignée dans nos écoles. Les élèves l’apprennent parce qu’il faut bien être en mesure de répondre aux questions lors du baccalauréat par exemple. Mais ils savent qu’elle est fausse. On voudrait construire une sorte de schizophrénie nationale qu’on ne s’y prendrait pas autrement ! Plus près de nous, ce qu’on a appelé la décennie sanglante s’est soldée par la mort d’au moins 150.000 citoyens. Dans n’importe quel pays au monde, une telle tragédie aurait débouché sur une profonde remise en cause de la structure et de la pratique politiques. Elle aurait eu des conséquences fondamentales sur le devenir du pays. Elle aurait changé le cours de l’Histoire. En Algérie, on l’a mise entre parenthèses puis on a décrété une amnistie (mot de la même racine qu’amnésie) et on a reconduit la même classe politique, les mêmes pratiques clientélistes ! C’est insupportable. Je pense du reste que l’émeute larvée qui sévit actuellement en Algérie, dans les stades, à Berriane, devant les sous-préfectures à l’occasion des distributions de logements est précisément une réponse à cette situation insupportable. Je crois que, pour en sortir, il va falloir un grand travail sur nous-mêmes, une catharsis à l’échelle nationale, une quête de ce qui nous constitue, de ce qui nous rassemble, sur la mémoire nous partageons et sur notre devenir commun.

Question : Vous vous insurgez contre cette notion de "barbares" que la propagande coloniale a accolée aux colonisés pour justifier sa propre barbarie. Quel est l'enjeu de parler encore de l'histoire?

Quelqu’un, dont j’ai oublié le nom, disait que les meilleurs historiens sont ceux qui prévoient le passé. Boutade ? A peine. L’Histoire n’est pas qu’une suite d’événements factuels. Elle est aussi lecture de ces événements, leur mise en perspective, l’éclairage par le contexte de l’époque, leur hiérarchisation… Elle peut être aussi, notamment surtout dans le cas qui nous occupe, instrumentalisée au service d’une entreprise particulière. Pour l’Algérie, il fallait planter en quelque sorte le décor pour convaincre l’opinion française que les libertés qu’on prenait avec le droit et la morale n’altéraient pas l’image de la France, porteuse du flambeau de la civilisation. On pouvait ainsi dépouiller, massacrer, enfumer les populations locales sans trahir l’idéal des Lumières. La notion même de corps d’exception n’a pas été produite par une dictature mais par une République " éclairée ". Nul besoin d’édicter des lois particulières ou de modifier la Constitution pour établir une zone de non droit sur une vaste portion du territoire français puisque, ontologiquement, les indigènes ne pouvaient prétendre au rang de citoyens. Le drame, c’est que cette vision ne s’est pas éteinte avec la décolonisation. Pire encore, la faillite des pays ex colonisés a révélé à quel point cette vision a été intégrée par les indigènes eux-mêmes. Dans l’inconscient de leurs populations, la faillite des Etats après les indépendances n’a pas été mise sur le compte de l’état lamentable dans lequel la colonisation avait laissé ces pays (analphabétisme, mortalité…) mais comme une démonstration de la justesse de la vision coloniale. Il faut en sortir. Et pour cela, il faut de toute urgence convoquer l’Histoire. Plus que jamais d’actualité, ce retour à la réalité de la société algérienne d’avant la colonisation est nécessaire. Il est tout aussi nécessaire de montrer que l’état de la société algérienne d’aujourd’hui doit beaucoup à l’entreprise de démembrement de cette société, menée de manière méthodique par les autorités coloniales, relayées par la majorité de leurs intellectuels, la majorité de leurs peintres et même la majorité de leurs poètes.

Question : Votre livre est le journal d'un désenchantement. Où se situe l'espoir?

Permettez-moi de ne pas être d’accord avec votre constat. Je ne suis pas désenchanté de l’Algérie. Il y a de nombreuses anecdotes qui parsèment ce récit et qui montrent la formidable vitalité de notre peuple, sa formidable générosité, son humour, ce quelque chose d’auguste dont il fait montre parfois. L’Algérie est un palimpseste. Vous savez, c’est ce très vieux parchemin que les archéologues étudient de près. On y déchiffre un texte. En cherchant bien, on constate que sous ce texte, il y en a un autre, presque effacé, quelquefois un troisième... A première vue, l’Algérie donne une image d’anarchie, de brutalité. Pour ceux qui la connaissent bien, ils savent qu’il y a une autre image, occultée par la première, celle d’une société du partage, de l’attention aux autres, de l’abandon dans l’amitié. L’espoir, c’est qu’ensemble, nous effacerons la premier texte, écrit avec notre sang par la soldatesque coloniale et ses affidés et partir à la découverte de l’autre texte, celui qui réunira tous les Algériens, celui qui les convaincra qu’ils ne sont pas une communauté de hasard et qu’ils peuvent fonder une communauté de destin, celui à partir duquel l’Algérie produira sa propre modernité et qui lui permettra de s’inscrire dans le concert des grandes nations.

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Published by Brahim Senouci
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