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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 11:14
"Algérie, une mémoire à vif" a paru chez l'Harmattan.

Pour vous faire une idée de son contenu, en voici la préface (due à Stéphane Hessel) et le prologue.
Bonne lecture.

Préface

Je suis personnellement très reconnaissant à Brahim Senouci de nous avoir permis, grâce à sa franchise et à son parcours très particulier entre l’Algérie et la France, de toucher à certains des ressorts les plus secrets de l’âme et de la sensibilité de ses compatriotes.
La lecture de son « Algérie, une mémoire à vif » provoquera chez tout lecteur français un choc salutaire, tant l’histoire des relations entre son pays et l’Algérie y est rappelée sans ménagements, mise à nu dans sa barbarie, en contraste avec le discours trop souvent proposé en France sur les "bienfaits de la colonisation".
Nous avons besoin de prendre enfin pleinement conscience de ce qu’ont été sur cette autre rive de la Méditerranée la brutalité des militaires, l’égoïsme des colons, le mépris écrasant pour les "indigènes". S’agit-il d’un passé lointain, qu’il faut aujourd’hui oublier ou faire disparaître dans les replis de l’Histoire ?
Non, car les traces qui en restent obscurcissent encore le présent de l’Algérie. Le régime bureaucratique et maladroit qui a retardé tout vrai développement des ressources de ce pays potentiellement si riche, l’auteur en donne une image où l’humour cache mal la désillusion.
Il nous permet ainsi en termes simples et clairs de mesurer ce que représente pour les Algériens d’aujourd’hui la tâche d’assumer ce siècle de dénégation de leur culture, de débattre entre eux et avec nous des traumatismes qui en sont nés, de comprendre les formes que prennent leurs comportements les plus familiers, où se mêlent l’angoisse devant un destin incertain et la recherche du confort d’une authentique présence conviviale.
En retraçant avec Brahim Senouci ce trajet tantôt accablant, tantôt humain et fraternel, nous gagnerons ce qui nous est plus que jamais nécessaire : un vivre-ensemble honnête, franc, libéré entre les peuples des deux rives.

Stéphane Hessel


Prologue
   
Il est question dans cet opuscule de l’Algérie, celle d’hier, celle d’aujourd’hui...
Les événements liés à la conquête et à l’occupation coloniale rapportés dans cet ouvrage sont rigoureusement authentiques. Toutefois, je ne prétends pas fournir au lecteur de clés ou de grille pour les expliquer. D’éminents scientifiques, historiens, sociologues, l’ont fait avec bonheur. Leurs travaux se sont souvent traduits par des livres épais, fourmillant de références, replaçant chaque événement dans son contexte social et historique. Au-delà de l’horreur que suscite la violence, ils se sont attachés à montrer la chaîne complexe des faits qui y ont conduit.
Une telle complexité est absente de cet ouvrage. D’aucuns le trouveront manichéen. Je ne suis pas historien. Je suis juste un Algérien. A l’instar de mes compatriotes, j’ai du mal à me défaire d’une culpabilité aux origines incertaines, du poids de la barbarie prêtée à mes ancêtres. J’entends le discours moral de ceux qui les ont investis puis massacrés au nom de la civilisation.
Pendant longtemps, j’ai vécu mon ascendance comme un fardeau, comme une tare originelle. J’ai été tenté de gommer une algérianité trop pesante, de me défaire d’une mémoire dévalorisante, de trouver la paix par l’oubli. Je n’étais pas seul à éprouver une telle tentation. A l’Université d’Alger, vingt ans après l’indépendance, on ne parlait que le français. L’arabe était la langue des arriérés, des laissés-pour-compte.
Paradoxe ? Apparemment. Au lendemain de la débauche de violence qu’a vécue l’Algérie et qui a fini par accoucher de l’indépendance, on aurait pu penser en effet que la population, en particulier ses intellectuels, se serait empressée de renouer le  lien avec la patrie « d’avant », de réintégrer son être culturel, de faire revivre sa langue… Rien de tel. Bien au contraire. Il a fallu les oukases du pouvoir pour imposer une arabisation boîteuse, perçue par les élites francophones comme une agression. L’Algérie s’était affranchie de la tutelle française mais pas de l’image négative de ses origines, image forgée par la propagande coloniale.
Un soir de mai, la télévision française diffuse une émission sur les massacres de Sétif, une diffusion très tardive, à destination sans doute de télespectateurs insomniaques. Des petits films d’archives en noir et blanc ponctuent les échanges entre les historiens sur le plateau. L’un de ces documents, muet, montre des soldats encerclant une misérable tente. Après sommations, un berger en sort. Bien que ce soit le printemps, il est engoncé dans une djellaba informe et un turban lui mange la tête et la bouche. Ses yeux sont rivés au sol. On ne les voit donc pas. Qu’expriment-ils à cette heure ? La peur, ou plutôt le sentiment de résignation face à une mort annoncée qui ne fera la une d’aucun journal. La scène est très rapide, presque fugace : aucun échange verbal ; il aurait sans doute été superflu. Un soldat vide son arme et le berger s’effondre mollement, comme un  ballot de vieux vêtements.
La même scène s’est répétée à l’infini à Guelma, Kherrata, Sétif… Des milliers de ballots de vieux linge ont été précipités dans les gorges de « Kef Boumba », enterrés à la va-vite dans d’immenses fosses communes, dissous à l’acide ou brûlés dans des fours. Des historiens l’ont rapporté, des journalistes, des documentaristes également. Toutefois, personne n’a capté un regard, un sourire, les larmes silencieuses d’une mère. Ces milliers de morts ne faisaient événement que par leur nombre. Ils n’avaient pas de visage.
L’Algérie elle-même n’avait pas de visage, hormis celui des chromos rassurants de palmeraies, de coupoles de mosquées ou encore celui de la mythologie coloniale, fait de soleil, de rires, de kiosques à musique et d’anisette. Plutôt, elle en avait un ; c’était celui, dissimulé sous son turban, de ce berger résigné.
La liturgie coloniale n’a eu de cesse, pendant plus d’un siècle, de nier l’existence d’une société algérienne présentée comme un ramassis de tribus barbares que seul le glaive pouvait administrer. Rien dans cette société ne trouvait grâce aux yeux de l’occupant. Tout, sans nuance, n’était qu’arriération, brutalité…, toutes choses que la civilisation portée à la pointe de l’épée se promettait de réduire.
Eternelle dichotomie entre le Bien et le Mal, dont on sait les ravages qu’elle exerce encore de nos jours.
De tout temps, les conquérants ont présenté les peuples conquis comme des hordes barbares. Il le fallait pour faire accepter par leurs opinions publiques l’exclusion de ces peuples du champ du droit. Il le fallait pour faire accepter que des nations, en principe démocratiques, instaurent des régimes d’exception, Code Noir ou Code de l’Indigénat, pour des populations dont elles s’étaient arrogé la charge sans leur accorder la citoyenneté. Le discours colonial est un  discours sans nuance, un discours de l’ « ici et là-bas », du « nous et les autres ». Ce discours a permis à l’expédition coloniale de se déployer dans toute sa brutalité, avec son cortège d’enfumades, d’emmurements, de crimes de masse. Bon nombre d’intellectuels français lui ont apporté leur compréhension, voire leurs encouragements.
Hier comme aujourd’hui, la propagande coloniale s’est construite sur un mensonge. La description de la situation des pays investis était fausse. En attestent les témoignages des conquérants eux-mêmes, s’extasiant devant la beauté des villages et la splendeur des vergers qu’ils s’apprêtaient à incendier.
Dénoncer le mensonge, rétablir la vérité du « civilisateur » et celle de l’ « indigène », tel est mon souhait.
Ces vérités sont par nature complexes. Mon propos n’est pas de rendre compte de cette complexité. Il s’agit plus de construire une sorte de tableau inversé par rapport au tableau manichéen imposé par l’imagerie coloniale. J’insiste donc sur la sauvagerie de la conquête d’une part et sur la mise en lumière des traits qui montrent la générosité et la civilité des populations locales, traits qui se révèlent y compris dans la conduite de la guerre de résistance à l’occupation.
Toutefois, je n’en conclus pas à la culpabilité de l’ensemble de la société française Je n’ai garde d’oublier les voix précieuses, celles de philosophes, d’historiens, de militants politiques ou syndicalistes qui ont dénoncé le crime et qui, pour certains, sont allés jusqu’à apporter une part active à la lutte pour l’indépendance. Je ne saurais omettre ces Algériens « d’origine européenne », comme on les désignait alors, Maurice Audin, Fernand Yveton ou l’aspirant Maillot qui ont payé de leur vie leur engagement en faveur des droits du peuple algérien.
Ma mère a perdu son mari, son frère et un grand nombre de membres de sa famille. Il m’arrivait, adolescent, de fustiger en termes durs les « salauds » qui lui avaient infligé ses souffrances. Elle me répondait invariablement « Kayen ouw kayen », ce qui pourrait se traduire par « il y en a et il y en a ». En dépit des épreuves endurées, elle a toujours gardé suffisamment de lucidité pour reconnaître que « ceux d’en face » n’étaient pas uniformément mauvais.
Si je mets au jour la part de lumière de la société algérienne, je ne verse pas dans le fantasme. Je ne crois pas en effet à l’existence d’une société idéale détruite par la colonisation. Cette société avait très certainement des éléments d’arriération, voire de cruauté. Du reste, si elle avait été parfaite, aucun colonisateur n’aurait pu en venir à bout.
Dans ce livre, il y a quelques incursions dans l’Algérie d’aujourd’hui, à travers des anecdotes mettant en scène des personnages de Mascara, ma ville natale. Ces incursions sont là pour donner un aperçu de l’Algérie d’aujourd’hui, sa dimension à la fois cocasse et tragique. Elles montrent que perdure dans la société algérienne d’aujourd’hui une trace de quelque chose de très ancien qui aurait survécu aux cent trente deux années d’acculturation, quelque chose d’indéfinissable mais de vivant, de délirant, d’irréductible peut-être. J’ai connu Alain, professeur de sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Je savais qu’il avait fait un long séjour en Algérie comme coopérant technique dans les années quatre-vingt. Les Algériens sont souvent surpris qu’un étranger choisisse librement de venir chez eux. Ne faisant pas exception à la règle, je lui demandai les raisons qui l’ont amené dans mon pays. Il me raconta que, jeune étudiant en DEA, il décida de venir en vacances en Algérie, « par goût de l’aventure ». A sa descente d’avion à Alger, il se fit dérober son sac, ses papiers et tout son argent.
-    Un grand malheur ? Penses-tu, me dit-il, une vraie bénédiction ! J’ai été immédiatement pris en charge par des gens que je n’avais jamais vus auparavant. J’ai passé deux mois à bourlinguer dans le pays. Je n’ai jamais sauté un seul repas et je n’ai jamais couché dehors. De retour en France, je n’avais plus qu’une idée en tête, revenir en Algérie !
Cette histoire aurait pu être racontée sur un des « balcons de Blaise » qui parsèment ce récit. Il y en a beaucoup d’autres, aussi édifiantes.
Que le lecteur me pardonne d’avoir mis l’accent sur ce qui fait la beauté de mon pays. Il a été tellement décrié, tellement vilipendé, il a tant baigné dans le sang et les crachats que l’on me permettra de privilégier sa face claire. Je n’oublie pas les égorgeurs du crépuscule ni les charognards du quotidien. Je n’oublie pas les cohortes de jeunes Algériens chevauchant d’improbables rafiots à la recherche de paradis hypothétiques, ne rencontrant souvent que leur propre mort. Je n’oublie pas la violence tapie dans la société et qui s’exhale de temps à autre, comme un volcan qui libère sa lave. Je crois qu’une des raisons du mal-être tient dans une mésestime de soi, que les Algériens croient encore reconnaître leur être dans le reflet que leur renvoie le miroir déformant naguère fait pour eux.
Ce livre, miroir flatteur, redonne des couleurs à notre passé. Qu’il contribue, si modestement que ce soit, à réconcilier les Algériens avec eux-mêmes suffirait à satisfaire mon ambition.


Brahim SENOUCI

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