Vendredi 18 mars 2011 5 18 /03 /Mars /2011 13:43

Notes sur le Japon

 

J’ai eu la chance d’avoir pu visiter le Japon à deux reprises, il y a plus de vingt ans. Voilà un pays qui concentrait un nombre impressionnant de préjugés. J’en avais intégré pour ma part un certain nombre : Un peuple de fourmis obéissantes, sans relief, sans créativité, tout juste bon à faire de pâles imitations de produits de la civilisation occidentale.

A mon arrivée, j’ai été frappé par la sérénité qui émanait des gens, où qu’ils soient, dans la rue, dans les laboratoires, les commerces… Il y avait beaucoup de déférence, beaucoup de retenue dans les rapports humains. J’ai demandé mon chemin à un passant. Il semblait pressé mais ça ne l’a pas empêché de prendre le temps de sortir une carte de sa serviette, de la déplier, de s’abîmer longuement dans sa lecture. Au bout de quelques minutes, son visage s’est éclairé et il s’est mis en devoir de m’expliquer comment arriver à destination. Il réalisa rapidement que je ne le comprenais pas. Alors, d’autorité, il me demanda de le suivre. Je lui assurai que je saurais me débrouiller et que je ne voulais à aucun prix le mettre en retard. Il me regarda d’un air étonné en me répétant qu’il fallait que je le suive. Je n’insistai pas davantage et je lui emboîtai le pas. Quelques minutes plus tard, je reconnus la rue où se nichait le laboratoire de mon hôte japonais. Je remerciai chaleureusement mon guide. Il me répondit d’une courbette appuyée puis s’en alla en courant.

Alice, psychiatre parisienne d’un certain âge, arrive en retard à une des réunions de l’association dont nous sommes membres tous deux. Elle est essoufflée et furieuse. Elle nous raconte que, à la Gare de Lyon, les distributeurs de billets de train ne rendent pas la monnaie et qu’il faut donc donner la somme exacte en pièces de monnaie. Elle n'a bien sûr que des billets dans son porte-monnaie. Il y a des milliers de voyageurs à cette heure. Elle demande à la cantonade si quelqu’un peut lui faire la monnaie. Personne ne s’arrête, personne ne lui adresse le moindre regard. Bien au contraire, des gens la bousculent en lui demandant de se retirer du passage. Elle attend une heure entière avant de se décider à prendre le train sans titre de transport. Elle fait le voyage le cœur battant. Par chance, les contrôleurs, ce soir là, ne sont pas de sortie.

Ces deux anecdotes, plus que le plus éloquent des discours, montrent la différence entre deux modèles de civilisation, deux approches du monde et de la vie.

Le Japon est un miracle. Ses 127 millions d'habitants se partagent moins de 380.000 kilomètres carrés dont 71 % de montagnes, 20 % du territoire seulement est habitable, Les fleuves y sont violents, non navigables. Il est frappé à intervalles réguliers par des tempêtes, voire des typhons, des éruptions volcaniques. Et puis, bien sûr, il est soumis depuis la nuit des temps à des tremblements de terre meurtriers, suivis de tsunamis dévastateurs, le dernier en date étant le plus violent.

Aucune scène de panique, aucune scène de pillage n'ont été rapportés par les observateurs. L'un des pays les plus développés du monde se retrouve du jour au lendemain aux prises avec des problèmes qu'on associe au tiers-monde, manque de vivres et d'eau, manque d'électricité... Pourtant, on ne voit jamais des gens se lamenter sur leur sort. Cette population si riche, si bien pourvue en biens de consommation de toutes sortes, fait la queue pour remplir une méchante bouteille d'eau en plastique...

En dépit de l'horreur, le pays reste debout, dans une attitude de dignité frappante.

Je reviens à ma modeste expérience.

J'ai quitté l'Algérie pour l'Europe, après mon service militaire. Je découvrais l'étranger pour la première fois. Cela a constitué pour moi une immense découverte. J'étais tellement séduit qu'il me paraissait que la seule solution pour que l'Algérie sorte du sous-développement était d'imiter l'Europe.

Je suis parti un peu plus tard aux Etats-Unis, où j'ai effectué plusieurs séjours. J'ai été encore plus impressionné. L'aspect un peu étriqué de l'Europe n'était pas de mise ici. J'en suis arrivé à changer d'avis et à ma convaincre que, hors de l'imitation des Etats-Unis, il n'y avait pas de salut pour l'Algérie.

Et puis, j'ai visité le Japon. J'y ai découvert ce peuple qui Fait attention à ses vieillards, qui traite les autres avec une courtoisie exquise, que la richesse n'a pas rendu arrogant, qui est resté en lien étroit avec la Nature, le cycle des saisons. J'ai découvert le minimalisme du Nô, théâtre antique japonais, la beauté des jardins zen dans leur quasi nudité. Dans le quartier d'Akihabara, les magasins déversent le flot des bijoux technologiques, mais le centre de vie reste le minuscule temple Shinto.

Quand on loue les Japonais sur leurs magnifiques performances, dans tous les domaines de la technologie, ils insistent doucement sur le fait qu'ils sont auto suffisants en riz et en viande de bœuf. Bien sûr, ils sont fiers de leur réussite mais cette fierté ne se transforme jamais en contentement de soi.

Chaque tremblement de terre déplace le Japon de quelques dizaines de centimètres. Le dernier séisme l'a fait bouger de plus de deux mètres. Cela a probablement affecté l'esprit japonais pour qui n'est immuable que ce qui relève de l'esprit.

Dans quelque temps, je suis absolument sûr que le Japon renaîtra encore et toujours et qu'il continuera d'être, par la grâce de l'esprit d'un peuple tendu vers le bien commun, acharné à construire tout en sachant que ce qu'il édifie sera peut-être balayé par un raz-de-marée et qu’il lui faudra recommencer.

J'ai compris alors que l'accès au progrès et à la modernité ne se fait jamais par l'imitation mais par l'appropriation de son propre patrimoine. Me revient une phrase à l'esprit, de l'Algérien Jacques Berque, c'est par l'identité, non par l'imitation de l'autre qu'on accède à l'universel. Depuis, je demeure convaincu que l'Algérie, comme tout autre pays, ne peut faire l'économie d'une visite critique de son patrimoine, de sa mémoire. Ce n'est qu'à ce prix qu'elle trouvera les points d'appui nécessaires à sa projection vers l'universel. La tentation est parfois forte de prendre des raccourcis, contraindre comme l'avait fait Ata Turk ses compatriotes à revêtir l'habit occidental ou remplacer l'alphabet arabe par l'alphabet latin. Cette tentation est vaine. Ces chemins ne mènent nulle part. Seule la mémoire donne son sens au mot Destin. Le Japon le prouve à chaque occasion...



Par Brahim Senouci
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Mercredi 9 mars 2011 3 09 /03 /Mars /2011 12:27

La Révolution arabe et l’Occident

 

« Quand des événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »

 

 

Dans ses relations avec le monde arabe, l’Occident a choisi pendant des décennies de s’appuyer principalement sur des potentats locaux qui, lui devant leur pérennité, étaient censés garantir ses intérêts. Longtemps, cette stratégie s’est avérée payante. Les régimes arabes ont résisté à la déroute de juin 1967, à la mise à sac et au démantèlement de l’Irak, à l’immense injustice faite aux Palestiniens… Aucun de ces événements n’a donné lieu à un soulèvement susceptible de renverser des tyrans incapables de faire usage des muscles dont ils font étalage et dont ils réservent l’usage à leurs populations. Ceux des dictateurs arabes qui ont choisi de ne pas se mettre sous le parapluie de l’Occident ont développé un discours agressif, largement incantatoire, aussi véhément qu’était négligeable leur force réelle. A l’extrême, un Keddafi a utilisé l’arme terroriste et tenté d’accéder à des armements sophistiqués avant, toute honte bue, de prendre le chemin de Canossa, de s’abriter sous la bannière étatsunienne et de servir de garde-chiourme à l’Europe en empêchant par les moyens les plus brutaux l’émigration vers ses côtes. Saddam Hussein, un an après son accession au pouvoir, déclenche une guerre meurtrière contre son voisin iranien, guerre qui s’est soldée par la mort de centaines de milliers d’Iraniens et d’Irakiens. L’Iran était perçu comme une menace depuis le renversement du Shah et l’instauration d’une République Islamique en 1979. L’initiative irakienne était vue d’un bon œil et soutenue par les principales puissances occidentales. Il faut noter que durant ce conflit, l’Iran était partiellement armé par les Etats-Unis et par Israël. Tout en condamnant la République islamique et sa rhétorique anti américaine et anti israélienne, ces deux pays ne perdaient pas de vue le danger que constituerait pour eux l’émergence d’une puissance régionale arabe. La première guerre du Golfe devait sonner le glas des ambitions de Saddam. L’abandon de ses rêves de grandeur ne signifia pas pour lui le retrait du pouvoir. Bien au contraire, il n’hésita pas à massacrer son propre peuple pour pouvoir le conserver. Quand il apparut qu’il n’était plus utile à ses anciens alliés occidentaux, son sort fut scellé. Il finit sous une potence et le pays si prometteur de modernité et de progrès qu’il dirigeait plongea dans le chaos et la désolation.

 

Durant des décennies donc, l’Occident a pu garantir son approvisionnement pétrolier et le contrôle des flux migratoires grâce aux satrapes sanglants qui lui inspiraient autant de mépris qu’ils suscitaient de haine et de peur chez leurs propres peuples. Le fait que ces régimes continuaient de se maintenir en dépit d’une gouvernance de prédation et de gâchis renforçait les gouvernements occidentaux dans l’idée que la situation était figée à tout jamais et qu’il leur suffisait d’un soutien formulé du bout des lèvres pour que rien ne change. Ils ont même réussi à faire avaliser et faire participer l’Egypte au blocus de Gaza. Ils ont poursuivi leur politique de soutien actif à Israël en l’intégrant de plus en plus étroitement à l’Union Européenne, en l’admettant au sein de l’OCDE et en avalisant de fait sa politique de colonisation agressive de la Palestine. Souvenons-nous de l’affront infligé par les Etats-Unis et Israël à la Ligue Arabe ; cette dernière a proposé au nom de l’ensemble des pays arabes, à trois reprises, un plan de paix reposant sur l’échange de la paix et d’une normalisation totale contre une application édulcorée de la Résolution 242 des Nations Unies. Ce plan n’a même pas été discuté ; Il a été écarté d’un revers de main méprisant par Sharon.

Puis vinrent les soulèvements en Tunisie puis en Egypte, qui mirent à bas les dirigeants les plus proches de l’Occident, ceux qu’il donnait en exemple pour leur "modération", fermant les yeux devant les exactions subies par leurs peuples. Les Etats-Unis connaissaient si bien la réalité de la modération d’un Moubarak qu’ils lui ont adressé, dans le cadre des fameux vols secrets de la CIA, des prisonniers qui devaient être torturés dans les prisons égyptiennes. Les résultats de ces interrogatoires étaient fidèlement acheminés vers Washington.

Il y a la Libye aujourd’hui. En d’autres temps, on aurait pu accuser les pays occidentaux d’avoir fomenté les troubles. Cette accusation ne tient plus ; Kadhafi a en effet été admis il y a quelques années dans le cercle des dirigeants "respectables", depuis qu’il a abandonné ses velléités d’accès à l’arme nucléaire et, surtout, qu’il a payé le prix du sang à ses victimes de Lockerbie. Toujours à contre-emploi, l’Occident se retrouve à attaquer un dirigeant avec qui il a pactisé et à prétendre voler au secours d’un peuple dont il a superbement ignoré les épreuves endurées du fait de son raïs. Les chancelleries occidentales s’interrogent sur la possibilité d’organiser une zone d’exclusion aérienne qui empêcherait Kadhafi de bombarder son peuple…, tout en s’inquiétant de l’afflux d’immigrés à Lampedusa, porte de l’Europe !

Il y a aussi Oman, Bahreïn, le Maroc… L’Algérie constitue un cas particulier. Elle a fait sa révolution il y a 23 ans, trop tôt sans doute, trop seule en tout cas, trop sociale probablement et pas assez politique. Elle s’est traduite par l’équipée sanglante qui a fauché des dizaines de milliers de vies algériennes, massacre dont la mémoire têtue explique l’apparente réticence du peuple à s’impliquer dans un nouveau combat, du moins sous la forme présentée par ses promoteurs de la CNCD. La revendication de démocratie, de dignité, d’accès aux Droits de l’Homme, bien qu’empruntant des chemins différents, court dans l’ensemble du monde arabe et même au-delà. Des dirigeants chinois s’inquiètent du "parfum de jasmin" qu’ils croient déceler dans les rues de Pékin. Un bouillonnement intense court en Afrique et en Asie…

 

Beaucoup d’observateurs ont justement noté que les manifestations du Caire, Tunis, Manama… n’ont donné lieu à aucun des slogans habituels, hostiles à l’Occident ou à Israël. Pas de drapeau Etatsunien, Français ou Israélien brûlé. C’est là un changement notable de comportement de ce que ces mêmes observateurs appellent de façon méprisante la "rue arabe" et dont ils se félicitent. Ont-ils raison de s’en réjouir ? Voire ! Il ne s’agit pas de bienveillance à l’égard de l’Occident mais d’une émancipation vis-à-vis de lui. En abandonnant toute référence à l’Occident, les peuples ne signifient pas leur ralliement à sa cause mais manifestent de façon éclatante leur nouveau statut d’acteurs de leurs destins. Plus besoin de se chercher des ennemis extérieurs, plus besoin de déverser sa fureur sur des pays nantis complètement indifférents. Le choix aujourd’hui est de se libérer, de se constituer, de créer les conditions de l’accès à la modernité et de l’entrée dans l’Histoire.

 

"Quand des événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs". Cet aphorisme de Clémenceau s’applique assez bien aux tentatives de la plupart des pays occidentaux de "garder la main" face à la lame de fond qui secoue le monde arabe et promet de s’étendre à la planète grise, celle qui abrite les 80 % des êtres humains qui n’ont pas voix au chapitre et qui veulent sortir du rôle de pourvoyeurs de main d’œuvre et de matières premières à très bon marché. Qu’elles paraissent vaines, ces tentatives de reprendre le contrôle de situations qui leur échappent. Qu’ils sont pathétiques, ces discours humanistes à l’adresse de peuples dont ils ont organisé pendant des siècles l’appauvrissement et la sujétion !

En matière de cécité, la France fait mieux que ses partenaires. A un moment où sa position dans le monde est menacée, ses dirigeants ne trouvent rien de mieux que d’organiser un débat sur l’Islam (en réalité, une mise à l’index des musulmans de France). Des députés de la majorité proposent de remettre les immigrés dans des bateaux et la représentante de l’extrême droite écrase la concurrence de droite et de gauche. Ce sont là des signes qui ne trompent pas. La crispation et l’enfermement, la tentation du retour sur soi (quand le clocher devient l’horizon), marquent le déclin annoncé.

L’Occident n’a pas d’autre solution que de reconnaître que le monde change de façon radicale. Une vieille dame pied-noir m’expliquait un jour que le plus dur pour elle, à son départ pour la France, avait été d’être contrainte à faire la queue aux boulangeries ou aux guichets de poste. Elle avait découvert l’égalité. Il serait temps que l’Occident fasse la même découverte que cette brave dame et qu’il accompagne le mouvement vers ce nouvel ordre mondial plutôt que d’essayer d’en dévier le cours à son avantage. C’est le prix à payer pour continuer d’exister dans un monde apaisé, débarrassé de l’apartheid de fait qui le régit jusqu’à aujourd’hui.

 

 

 

Par Brahim Senouci
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Samedi 5 mars 2011 6 05 /03 /Mars /2011 12:09

Un article que j'ai publié en 2005 mais qui, je crois, n'a pas trop perdu de son actualité

La Palestine et le devenir du monde

publié le vendredi 8 juillet 2005



 

La Palestine mandataire (c’est-à-dire l’Etat d’Israël et les territoires occupés) représente moins de 5 % de la superficie de la France. Le conflit qui s’y déroule entre dans la catégorie des conflits dits de basse intensité. En effet, bien que la violence y soit quotidienne, ce n’est pas, loin s’en faut, le conflit le plus meurtrier de la planète. A cet égard, les massacres en Afrique ou en Tchétchénie sont beaucoup plus sanglants. Les adversaires de la cause palestinienne ne manquent d’ailleurs pas d’en faire un de leurs arguments de base. Ainsi, un reproche souvent entendu par les militants de la cause palestinienne est l’excès d’attention porté à cette région quand tant d’autres subissent des dommages bien plus importants. Implicitement ou explicitement, ceux qui assènent cet argument laissent penser que ceux qui soutiennent les Palestiniens ont des ressorts inavouables tels que la haine des juifs. Ce procès ne mérite pas qu’on s’y arrête. Des grandes voix, à travers le monde, y compris en Israël même, de penseurs, d’hommes de lettres, de dirigeants politiques, peu suspects d’antisémitisme, appellent sans relâche Israël à ses devoirs de respect du droit international.

Cette surexposition n’en est pas moins une réalité. L’affaire du retrait de Gaza en est une parfaite illustration. Ce territoire de 300 kilomètres carrés, surpeuplé, dépourvu de charge symbolique, fait depuis plusieurs mois la une des journaux du monde entier. L’opinion internationale est suspendue à la question du retrait d’Israël de ce territoire, tout en sachant que ce retrait (encore éventuel, sans doute partiel, et assorti de contraintes telles que le maintien du contrôle terrestre, maritime et aérien par Israël !) ne préfigure en rien la décolonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem Est.

Par ailleurs, en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, jusque dans la Tchétchénie et l’Irak martyres, les keffiehs fleurissent de par le monde, tels les nouveaux étendards de la révolution mondiale. Pourquoi ? Pourquoi les populations qui vivent dans le dénuement et la misère se comportent-elles comme si leur souffrance s’incarnait dans la figure du Palestinien ? Pourquoi, jusque dans les pays occidentaux, la cause palestinienne est-elle devenue l’emblème du refus de la pérennité d’un ordre mondial particulièrement inique ?

Les peuples du tiers monde ont longtemps cru en la possibilité d’une amélioration progressive de leur sort. Longtemps, le discours occidental s’est défaussé de sa culpabilité en pointant les causes endogènes du sous-développement, mauvaise gouvernance, absence de démocratie, corruption généralisée. Ce discours a produit paradoxalement des effets positifs. Jamais, la revendication de liberté n’a été aussi puissante. Jamais, la volonté de s’affranchir de potentats locaux n’a été aussi affirmée. Jamais, les trônes sur lesquels siègent les sanglants satrapes d’Afrique ou d’ailleurs n’ont autant vacillé. En Côte d’Ivoire, au Liban, en Iran, dans le Caucase, monte la même revendication de démocratie, de respect des droits de l’homme, se manifeste le même rejet de pouvoirs liberticides et anachroniques. Quelque chose sous-tend cette révolte. Il s’agit de la conviction que la démocratie est le point de passage obligé vers le développement et le bien-être.

Cette conviction est-elle fondée ? Rien n’est moins sûr. Les pays développés absorbent l’essentiel des matières premières produites dans le monde. A titre d’exemple, les Etats-Unis, qui représentent 5 % de la population mondiale, consomment 25 % des ressources de la planète. De plus, les modes de consommation de l’Occident se traduisent par des désordres environnementaux graves, pollution, effet de serre... Qu’en serait-t-il si le monde entier accédait à ces mêmes modes de consommation ? La situation deviendrait dès lors insoutenable. Les puissances occidentales, les Etats-Unis en particulier, l’ont si bien compris que, pour sauvegarder leur richesse, ils ont délibérément choisi de maintenir la majeure partie du globe hors de la sphère du développement. Ils ne veulent en aucun cas procéder à la révision dramatique de leur mode de vie qu’imposerait l’intégration de la possibilité de l’accès au développement pour tous. Concrètement, cela se traduit par la mise en place de cordons sanitaires, en Méditerranée, le long du Rio Grande ou dans le détroit de Formose, ou par des équipées sanglantes en Irak et ailleurs. Il est intéressant de remarquer que le discours américain sur les vertus de la démocratie tend à s’estomper au profit d’un discours de force beaucoup plus cynique, fortement inspiré par les néo-conservateurs. Il convient d’ajouter que ces cordons sanitaires peuvent passer à l’intérieur des pays occidentaux. Le tiers monde y est en effet présent, en particulier dans les banlieues des grandes villes, et il s’agit de contenir sa menace. Tout le discours sécuritaire actuel doit être compris à l’aune de cette logique.

Et la Palestine là-dedans ? Si le monde a les yeux rivés sur cette région, c’est d’abord parce qu’elle présente une valeur de test de la volonté de l’Occident de mettre en adéquation ses discours et leur application sur le terrainLe conflit israélo-palestinien met directement au contact le Nord et le Sud. La justice, c’est une affaire entendue, est du côté des Palestiniens. Ils ont vu leur patrie historique disparaître et ils ont connu les massacres, la destruction de leurs villages et l’exode. Dans leur immense sagesse, ils ont, dans un souci de paix, intégré la perte de l’essentiel de leur territoire et revendiquent l’établissement de leur Etat sur les 22 % que leur concède le droit international. Ils ne veulent pas, toutefois, que la mémoire de leur martyrologe soit effacée. Comment leur en vouloir ? Ils réclament que soient reconnues les responsabilités historiques, israélienne et européenne, dans la création de leur tragédie. Ils appellent, enfin, à une solution juste, telle que prévue par la résolution 194, du problème des réfugiés.

Le monde entier connaît peu ou prou ces données. Si le problème palestinien ne trouve pas une solution juste et rapide, le monde entier sera alors convaincu qu’au delà de la Palestine, c’est la perpétuation d’un ordre mondial injuste qui est en jeu. En particulier, les gens du tiers-monde, aussi bien ceux qui vivent dans les pays sous-développés que ceux qui sont citoyens de l’Occident, se rendront définitivement à l’évidence que leur marginalité n’est pas conjoncturelle, mais structure le projet occidental. Il ne faut pas chercher ailleurs le secret de la popularité de la cause palestinienne. Elle est en fait devenue la cause de la justice, pas celle des nantis, mais une justice monde, comme il existe une économie monde et comme devrait exister une démocratie monde. On n’ose penser aux terribles désordres qui marqueraient l’intégration dans l’imaginaire des peuples du tiers monde de leur assignation éternelle au statut de marginalité.

Le monde sera incontestablement meilleur si les Palestiniens se voient reconnaître justice. A défaut, cela signifierait que l’espoir d’une vie meilleure est interdit à la majeure partie de l’humanité. Une telle situation est grosse de tous les dangers et met en grave péril l’équilibre précaire du monde.

 

Brahim Senouci

Par Brahim Senouci
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Samedi 5 mars 2011 6 05 /03 /Mars /2011 12:08

Uri Avnery

March 5, 2011

 

                                               Wrong Side

 

OF ALL the memorable phrases uttered by Barack Obama in the last two years, the one that stuck in my mind more than any other appeared in his historic speech in Cairo in the early days of his term. He warned the nations not to place themselves “on the wrong side of history.”

 

It seems that the Arab nations took heed of this advice more than he might have anticipated. In the last few weeks they jumped from the wrong to the right side of history. And what a jump it was!

 

Our government, however, is moving in the opposite direction. It is determined, so it seems, to get as far away from the right side as possible.

 

We are in a cul-de-sac. And it lies in the nature of culs-de-sac that the deeper in you get, the further you have to go back when the time comes.

 

 

THIS WEEK, a fascinating telephone conversation took place. On the one end was Binyamin Netanyahu, on the other the German Chancellor.

 

In time gone by, the world’s leaders did not generally talk to each other directly. Bismarck did not pick up the phone to talk with Napoleon III. He sent seasoned diplomats, who knew how to smooth the edges and deliver an ultimatum in a soft voice.

 

Netanyahu called to rebuke Angela Merkel for Germany’s vote in favor of the Security Council resolution condemning the settlements – the resolution blocked by the scandalous US veto. I don’t know if our Prime Minister mentioned the Holocaust, but he certainly expressed his annoyance about Germany daring to vote against the “Jewish State”.

 

He was shocked by the answer. Instead of a contrite Frau Merkel apologizing abjectly, his ear was filled by a schoolmistress scolding him in no uncertain terms. She told him that he had broken all his promises, that no one of the world’s leaders believes a single word of his any more. She demanded that he make peace with the Palestinians.

 

If a person like Netanyahu could be rendered “speechless”, it would have happened at that moment. Fortunately for Netanyahu, it just cannot happen to him.

 

 

THIS CONVERSATION is a symptom of an ongoing process – the slow but steady deterioration in Israel’s international standing.

 

In Israel, this is called “delegitimatsia”. It is conceived as a sinister world-wide conspiracy, rather on the lines of the Protocols of the Elders of Zion. Clearly, it has no connection with anything we do – since all our deeds are pure as gold. The obvious conclusion: the enemies of Israel all over the world – including their fifth column in Israel itself – are plotting the destruction of Israel by all kinds of boycotts.

 

Our leaders know how to obstruct this plot – by enacting laws. Anyone who supplies the enemies of Israel with lists of enterprises located in the settlements will be punished. Anyone who calls for a boycott of Israel or of the settlements – in the eyes of the lawmakers, they are one and the same – will have to pay astronomical fines and indemnities, millions of dollars. And if all this doesn’t help, the enemies of the regime will be sent to prison, as has happened already to the serial peace demonstrator Jonathan Pollak.

 

But it appears that our leaders do not rely on these measures alone. Therefore, our deputy Foreign Minister, Danny Ayalon (remember? the genius who sought to humiliate the Turkish ambassador by sitting him on a low stool?) decided to reach for even more radical remedies: all Israeli ambassadors will now be sent to the Machpela Cave in Hebron for a historic meeting with our forefather Abraham, who, according to Jewish belief, is buried there (archeologists think that it is a Muslim Sheikh who lies there in troubled rest.)

 

Seriously, our leaders now look like the boy in the legend who thrust his finger in the dyke to stop the water, though in our case the whole of the dyke is crumbling.

 

 

YES, ISRAEL’S standing in the world is indeed sinking continuously, but not because of a world-wide plot uniting “anti-Semites” and “Self-hating Jews”.

 

We are sinking, because we are on the wrong side of history.

 

Israel has maintained for decades a regime of occupation. It continues to control and humiliate another people. Ideologically and practically, it lives in the mental world of the 19th century, while the rest of the world is starting to live in the 21st. Israeli policy is simply anachronistic.

 

The 21st century will see the sight of nations coming together. It will see the beginning of a world order, and I have no doubt that this idea will be realized.

 

This is not a vision of starry-eyed idealists. It is an essential necessity for the human race and all its peoples and nations. The world is faced with problems that no single state or group of states can solve by itself. Global warming, which is threatening the very existence of the human species, is by its very nature a world problem. The recent economic crisis has shown that the collapse of one country’s economy can spread like wildfire to the entire world. The Internet has established a world-wide community, in which ideas spread easily from country to country, as we can see now in the Arab world.

 

International institutions, which once aroused only derision, are slowly acquiring real jurisdiction. The International Court has grown teeth. International law, which in the past was mainly an abstract idea, is slowly evolving into a real world law.  Important and strong countries like Germany and France are voluntarily giving up large chunks of their sovereignty in favor of the European Union. Regional and world-wide cooperation between nations is becoming a political necessity.

 

Concepts like democracy, liberty, justice and human rights are not only moral values – in today’s world they have become essential needs, a basis for a new world order.

 

All these processes are advancing at a maddeningly slow, almost geological pace. But the direction is unmistakable and cannot be reversed. Whatever Barack Obama’s deeds – or lack of them – his intuition about the direction can be trusted.

 

That is the “right side of history”. But our country is closing its eyes to this. True, it excels in the most international of industries, high tech, and is working successfully to extend its economic ties to the far corners of the world. But it scorns international public opinion, the United Nations and international law. It sticks to a form of nationalism that was “modern” at the time of the French revolution, when the “nation-state” was the highest ideal. Of course, nationalism has not died, and it occupies even now an important place in the consciousness of the peoples. But this is a completely new form of nationalism, the nationalism of the 21st century, which does not stand in contradiction to internationalism but, on the contrary, constitutes a brick in the edifice of the international structure.

 

 

THE ARAB nations have suddenly awoken from a centuries-long slumber, and are now fighting to catch up with the other nations. The anachronistic tyrannies that kept them down, wasted their capabilities and imposed on them patterns of bygone ages, are no more.

 

It is difficult to know where these uprisings, which are engulfing the region from Morocco to Oman and from Syria to Yemen, will go. It is hard to prophesy, especially the future.

 

2011 may be for the Arab world what 1848 was for Europe. Then, when the French people stood up, the waves of revolution spread over much of the face of the continent. It seems that I am not the only one who is now reminded of this example. Much can be learned from it, and not all of it positive. In France, the uprising swept away a corrupt regime, but paved the way for the rise of Napoleon III, the first of Europe’s modern dictators. In Germany, then fragmented into dozens of kingdoms and principalities, the rulers were frightened and so promised democratic reforms. But while the debates of the lawyers and politicians in Frankfurt about the future constitution went on and on, the kings gathered their armies, crushed the democrats and started another era of oppression. (The failure of the Frankfurt assembly found its expression in the immortal German verse: “Dreimal hundert Professoren / Vaterland, du bist verloren!” – three times a hundred professors / Motherland you are lost.)

 

The revolutions of 1848 left behind a legacy of disappointment and despair. But they were not in vain. The noble ideas born in those heady months did not die, future generations strove to realize them in all the countries of the continent. The current flag of Germany was born in those days.

 

The Arab revolutions, too, may end in failure and disappointment. They may give birth to new dictatorships. Here and there anachronistic religious regimes may spring up. Each Arab country is different from the others, and in each the developments will be subject to local conditions. But what happened yesterday in Tunisia and Egypt, what is happening today in Libya and Yemen, what happens tomorrow in Saudi Arabia and Syria will shape the face of the Arab nations for a long time to come. They will play an entirely new role on the world stage.

 

 

ISRAEL IS dominated by the settlers, who resemble in spirit the Crusaders of the 12th century. Fundamentalist religious parties, not much different from their Iranian counterparts, play a major role in our state. The political and economic elite is steeped in corruption. Our democracy, in which we took so much pride, is in mortal danger.

 

Some people argue that all this is happening because “Netanyahu has no policy”. Nonsense. He has a clear policy: to maintain Israel as a garrison state, to enlarge the settlements, to prevent the foundation of a real Palestinian state, and to go on without peace, in a state of eternal conflict.

 

Just now it was been leaked that Netanyahu is going to give a historic speech - another one – very soon. Not in the Knesset, whose importance is approaching nil, but in the really important forum: AIPAC, the Jewish lobby in Washington.

 

There he will unfold his Peace Plan, whose details have also been leaked. A wonderful plan, with only one minor defect: it has nothing to do with peace.

 

It proposes setting up a Palestinian state with “provisional borders”. (With us, nothing is more permanent than the “provisional”). It will consist of about half the West Bank. (The other half, including East Jerusalem, will presumably be covered with settlements.) There will be a timetable for the discussion of the core issues – borders, Jerusalem, refugees etc. (In Oslo, a timetable of five years was fixed. It expired in 1999, by which time negotiation had not even started.) Negotiations will not start at all until the Palestinians recognize Israel as the State of the Jewish People and accept its  “security requirements”. (Meaning: never.)

 

If the Palestinians accept such a plan, they need (in the words of the US Secretary of Defense in another context) “to have their heads examined”. But of course Netanyahu is not addressing the Palestinians at all. His plan is a primitive attempt at marketing. (After all, in the past he was a marketing agent for furniture). The aim is to stop the international campaign of “delegitimatsia”.

 

Ehud Barak, too, had something to say this week. In a long TV interview, almost entirely consisting of political gibberish, he made one important remark: the Arab uprisings provide Israel with new opportunities. What opportunities?  You guessed it: to get increased quantities of American arms. Arms and America über alles.

 

And indeed, the one factor that makes this policy still possible is the unequalled relationship between Israel and the US. But the Arab Awakening will, in the medium and long term, change the Israeli-Arab balance of power – psychologically, politically, economically, and in the end also militarily. At the same time, the world balance of power is also changing. New powers are rising, old powers are gradually losing their clout. This will not be a one-time, dramatic occurrence, but a slow and steady process.

 

That is how history is moving. Anyone who places himself on the wrong side of it will pay the price.     

Par Brahim Senouci
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Mardi 1 mars 2011 2 01 /03 /Mars /2011 14:34

Sur l'incapacité de l'Occident à revenir dans l'Histoire

Une suite au discours de Dakar



Pendant des siècles, l'Occident a pu prospérer et s'étendre au détriment de peuples qu'il avait réussi à asservir grâce à sa puissance de feu. Le contrôle qu'il exerçait sur ces populations a évolué, sans jamais disparaître, d'une forme militaire brutale à l'utilisation de relais locaux auxquels étaient confiées les basses tâches de police.

 

C'est ainsi que l'Occident a pu se développer et assurer le bien-être et la sécurité des siens. Il y eut bien sûr quelques épisodes fâcheux. Des soulèvements venaient de temps à autre perturber ce bel ordonnancement. Il fallait alors faire tonner les canons et pleuvoir les bombes et tout rentrait dans l'ordre. Il y avait aussi des querelles internes à propos du partage du butin et de l'espace. Elles se réglaient par les armes et les pays impliqués ne se privaient pas de prélever la chair à canon de ses colonies.

 

Assis sur cette confortable rente séculaire, l'Occident se persuada qu'il en disposait pour l'éternité. Le reste du monde était ad vitam aeternam voué à servir ses intérêts. Il était perçu comme ontologiquement inapte à la maîtrise de son destin. Il fallait juste sortir de temps à autre le gourdin pour calmer ses poussées de fièvre.

 

Le monde Arabe, notamment, représentait sans doute sa plus belle conquête. Comment ne pas le penser? Pourvoyeur d'énergie à très bon marché autant que producteur de satrapes sanglants trop heureux de jouer les supplétifs en massacrant eux-mêmes leurs peuples, évitant ainsi à leurs maîtres l'inconfort moral d'une intervention directe.

 

Et puis, les choses ont changé. Ce monde vacille. On aurait pu le prévoir. Qui pouvait croire que le monde Arabe, riche d'une civilisation qui a éclairé le Moyen-Age quand l'Europe vivait dans la saleté et la barbarie, pouvait se contenter du rôle de l'éternel lampiste? Il fallait un aveuglement singulier de la part de l'Occident pour qu'il eût imaginé la pérennité d'un monde voué à son service.

 

C'est de cet aveuglement que l'Occident refuse de sortir.

 

Au moment où le monde arabe enfonce les portes pour réintégrer l'Histoire, l'Occident en sort et montre une incapacité manifeste à y revenir. Il essaie en vain d'appliquer le vieil adage de Clémenceau: "Quand des événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs". Après avoir soutenu ses supplétifs jusqu'à l'extrême limite, il fait mine de soutenir les mouvements populaires avec l'arrière-pensée de rester maître du jeu. Il multiplie les injonctions contre les dirigeants alors même que leurs victimes les ont déjà déchus. Il s'essaie à l'humanitaire alors qu'il a laissé mourir dans une parfaite indifférence les Palestiniens, les Congolais, les Irakiens. Qu'il est pitoyable de faire mine de découvrir la corruption d'un Ben Ali ou d'un Moubarak après avoir accepté d'être comblé de leurs bienfaits!

 

Oui, l'Occident n'a pas compris. Des siècles de domination injuste l'ont rendu incapable de lire l'Histoire avec une autre grille que la sienne, vermoulue et obsolète. Il est, presque de manière ontologique, inapte à comprendre le monde nouveau et à revenir dans l'Histoire.

 

Peut-être, dans quelques décennies, verra-t-on un ministre africain en visite dans une capitale occdentale se lamenter sur cette incapacité de l'Occident à jouer un rôle dans la marche du monde. Des intellectuels africains se diront scandalisés par ce discours. Puis, ils se souviendront des siècles de colonisation et d'esclavage qui ont produit une Histoire, naguère, où ils n'avaient aucun part dans le devenir du monde. Peut-être alors aideront-ils un Occident vieillissant à reprendre pied et à participer à égalité avec le reste de l'Humanité à la marche du monde.

 

 

Par Brahim Senouci
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