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1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 09:06

La France, les harkis et l’Algérie indépendante…

La Tribune d'Alger, 1 octobre 2016

En 2011, en voyage officiel en Arménie, Nicolas Sarkozy provoque l’enthousiasme de ses hôtes par un discours enflammé marqué par une ferme injonction à la Turquie de "revisiter son histoire comme d’autres grands pays dans le monde l’ont fait, l’Allemagne, la France."

La France, tiens donc…

Aurait-elle reconnu sa culpabilité, dans la colonisation de l’Algérie notamment ? Aurait-elle admis la mise à mort de millions d’Algériens par la faim, les camps de regroupement, les enfumades, les emmurements, les dizaines de milliers d’exécutions sommaires ? Aurait-elle dépêché ses missi dominici chargés de se recueillir sur les lieux de ses "exploits", à Guelma, Skikda, Kherrata, Sétif, aux grottes dans lesquelles elle a enfumé sans états d’âme des milliers de personnes, dont des femmes, des enfants, de vieillards ? Aurait-elle reconnu sa responsabilité dans le massacre des Zaatcha, dans lequel n’ont survécu, selon le général Herbillon qui commandait la colonne des barbares qui l’ont perpétré, qu’"un aveugle et quelques femmes" ? A-t-elle pris ses distances avec ses généraux, Bugeaud, Saint-Arnaud et les autres qui, entre deux incendies de villages et de récoltes, faisaient collection d’oreilles dont certains arrivaient à en remplir de pleins barils ?

Non, bien sûr, bien au contraire…

La France continue d’honorer les artisans de la colonisation. Il y a partout en France des rues Pélissier, des places Bugeaud, des squares Voirol… Il y a surtout l’Hôtel des Invalides, sorte de Panthéon des militaires, qui accueille les dépouilles de l’incendiaire Bugeaud, de l’enfumeur Pélissier, du collectionneur de têtes coupées et d’oreilles Saint-Arnaud, de l’emmureur Canrobert, tous promus maréchaux en récompense pour leurs "états de service"… Il a même été question, il y a quelques années, d’y ajouter Bigeard, l’homme aux crevettes, terme qui désignait ces cadavres d’Algériens que la mer rejetait régulièrement sur nos côtes. Il s’est trouvé des citoyens Français courageux pour s’y opposer et qui ont eu gain de cause. Bigeard est allé se faire enterrer ailleurs mais pas n’importe où. Il s’agissait tout de même d’un lieu qui devait évoquer ses "exploits". Le choix s’est porté sur le Mémorial des guerres d’Indochine de Fréjus, où il a été inhumé en présence de l’actuel ministre de la Défense et de l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing.

Actuellement, ce sont les harkis qui sont à l’honneur. La France déclare officiellement reconnaître sa culpabilité dans leur abandon. Mais, à ma connaissance, rien n’a été dit sur les raisons de cet abandon. Elles apparaissent très clairement pour ceux qui ont vu les camps de harkis du Sud de la France. On y rencontre des vieillards oisifs, assis sur le pas de leur porte, des jeunes tout aussi désœuvrés longtemps soumis à l’interdiction de quitter le camp, et surtout des femmes aux visages parcheminés, recouverts de tatouages, s’affairant l’air absent dans leurs amples blouzas. Aucun de ces vieillards ne parle le français. Ces Algériens dont on nous dit qu’ils ont choisi la civilisation et la culture de la France n’en connaissent pas la langue. Le colonisateur ne voyait sans doute pas la nécessité de la leur apprendre. C’est un révélateur du regard posé sur ces pauvres hères par les prédécesseurs de ceux qui font mine de les fêter aujourd’hui, un regard doublement méprisant envers l’indigène et le renégat. S’ils ont choisi la France, c’est le plus souvent sous la contrainte ou la peur, peut-être aussi pour la perspective d’une solde, même misérable, qui leur assurerait la jouissance d’une paire de chaussures et d’un manteau pour l’hiver. Ce sont les descendants des Africains qui sont venus mourir sur les plages de Provence pour une cause qu’ils ne connaissaient même pas, de ces Africains à qui, une fois la victoire sur le nazisme acquise, on a intimé l’ordre de rentrer chez eux et qui ont été remplacés par des soldats blancs. Les autorités de l’époque ne voulaient à aucun prix que le défilé de la victoire sur les Champs-Elysées soit par trop basané… Ce sont aussi les descendants plus lointains de ces dizaines de milliers d’Africains qui ont trouvé la mort dans les tranchées boueuses de la première guerre mondiale. Ils n’ont pas été dignes d’avoir leurs noms dans l’ossuaire de Douaumont. Maigre consolation : On en retrouve une partie dans l’annexe de l’ossuaire ouverte en…2006 !

Et l’Algérie dans tout cela ? Silence…

Elle aurait peut-être dû réagir à cette campagne qui a vu la classe politique française dans son ensemble verser une larme sur le sort des harkis. Elle aurait pu inviter son partenaire français à plus de discrétion. Les harkis n’ont pas laissé un bon souvenir en Algérie. Notre gouvernement avait fêté le cinquantenaire de l’indépendance de façon modeste, sans le faste qui aurait dû accompagner un événement de cette importance. Il se disait à l’époque que cette retenue visait à ne pas perturber les relations bilatérales et donc à ne pas indisposer le puissant partenaire du Nord. Possible…

Il y a une autre façon de faire. Entre la Chine et le Japon, il existe un fort contentieux mémoriel. Les Japonais ont commis des massacres abominables. A Tokyo, il existe un sanctuaire shinto, le Yasukuni, le pendant de l’Hôtel des Invalides. Ce sanctuaire est considéré comme un symbole du Japon colonialiste puisqu’il accueille les âmes des généraux Japonais que le pays choisit d’honorer. Beaucoup de ces généraux sont impliqués dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité perpétrés en Chine. Les leaders japonais avaient coutume d’y venir saluer la mémoire de ces généraux. La montée en puissance de la Chine les a conduits à plus de discrétion. Quelquefois tentés par passer outre la menace de leur puissant voisin, des leaders de premier plan s’aventurent dans des initiatives qui déplaisent à Pékin. Ils en subissent le courroux dans l’heure qui suit.

L’Algérie n’est pas la Chine, hélas. Pour autant, cela ferait tellement plaisir à notre peuple, un bon coup de gueule contre ces ectoplasmes qui se voient présidents et qui assurent que la colonisation n’avait pas d’autre but que de partager avec des sauvages la culture française !

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Published by Brahim Senouci
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