Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 05:50

Syllogisme, sophisme, guerres

http://www.libre-algerie.com/syllogisme-sophisme-guerrespar-brahim-senouci/15/09/2016/#sthash.1Z3SIIOq.dpbs

Dans sa défense de la pratique de la philosophie conçue comme "étude réfléchie de l'univers en tant qu'il fait connaître l'Artisan", face à ceux qui la déclaraient impie, Ibn Rochd avançait un argument simple : comment, disait-il à ses contradicteurs, rejeter la raison alors même que le Coran invite les fidèles à son exercice ? Les contradicteurs en question voyaient dans la spéculation intellectuelle un danger de nature à détourner les fidèles de leur foi. Il faut croire que la leur était bien fragile pour qu’ils jugent nécessaire de la "protéger" en interdisant une activité qui, selon eux, pouvait produire des résultats qui contrediraient le texte sacré ! Cette attitude donne la mesure de leur faiblesse et de leur frilosité intrinsèques qui les rendait sourds à l’exhortation divine de rechercher la connaissance, du berceau au tombeau, jusqu’en Chine s’il le faut ! Il est vrai qu’à l’époque, il y a un bon millénaire de cela, les ignorants n’avaient pas vraiment voix au chapitre. Le débat se faisait entre réformateurs et conservateurs, à coups non pas de couteau mais d’arguments. Contrairement à une croyance relativement répandue, Ghazali et Ibn Rochd n’étaient pas vraiment contemporains. Ce dernier est né près de 70 ans après son illustre prédécesseur. L’ouvrage célèbre de Ghazali, La réfutation des philosophes, n’était donc pas une charge contre Ibn Rochd mais contre les dangers de la pratique de la philosophie en général, notamment par les philosophes grecs, mais aussi El Farabi ou Ibn Sina. Ibn Rochd lui a répondu longtemps après sa mort dans son non moins célèbre ouvrage, La réfutation de la réfutation. L’opposition entre les deux hommes s’est schématiquement cristallisée sur la crainte exprimée par Ghazali que la philosophie entre en conflit avec la religion et son souhait de n’en conserver que la partie jugée conforme aux prescriptions islamiques. Ibn Rochd pense que la spéculation intellectuelle, matériau de base de la philosophie, ne doit être pratiquée que par des gens avertis et exhorte à en éloigner ceux qui ne sont pas suffisamment outillés. Par ailleurs, il revendique la recherche de la Vérité par la voie de la raison, sans exclure que l’on puisse accéder à la connaissance de Dieu par l’émotion.

Restons avec Ibn Rochd un instant. A l’instar de son illustre prédécesseur, Aristote, il recourait volontiers au syllogisme. Cette figure, d’une logique implacable, fonctionne ainsi. Elle commence par une prémisse dite majeure, une seconde dite mineure, et se termine par une conclusion générale. En voici un exemple :

  1. Tous les hommes sont mortels (prémisse majeure)
  2. Tous les rois sont des hommes (prémisse mineure)
  3. Tous les rois sont mortels (conclusion générale)

Le syllogisme a été détourné pour servir des desseins pas toujours bienveillants. Le paralogisme en est un avatar. Exemple :

  1. Tous les humains sont mortels.
  2. Un âne est mortel.
  3. Donc un âne est un humain.

Evidemment, la conclusion est fausse. L’erreur, volontaire ou non, réside dans l’énoncé. Pour que le syllogisme fonctionne, il aurait fallu inverser l’ordre de la prémisse majeure qui serait devenue : Tous les mortels sont humains, ce qui est faux naturellement, puisque nous partageons cette caractéristique avec tout ce qui vit…

Le sophisme représente une autre variante du détournement du syllogisme. Il constitue une arme de rhétorique redoutable. Il est beaucoup plus insidieux parce qu’il se présente avec l’apparence d’une logique irréfutable, en réalité fallacieuse. En voici un exemple qui sonne comme un rappel sinistre puisque nous devons la prémisse majeure à l’"ineffable" George W. Bush, énoncée après les attentats du 11 septembre 2001 :

  1. Si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi.
  2. Vous n’êtes pas avec moi.
  3. Vous êtes donc contre moi.

Ce sophisme malveillant est basé sur une prémisse majeure qui est en réalité un faux dilemme. On peut très bien être neutre, ce qui est sans doute le cas le plus répandu, et ne pas entrer dans le cadre de cette prémisse. Or, celle-ci se doit d’être une vérité incontestable…

Nous connaissons la suite de cette sortie rhétorique, les désastres irakien et afghan, l’équipée sanglante des hors-la-loi Blair et Bush, la légalité internationale remisée au rang des vieilleries promises à une disparition rapide et, surtout, la validation de l’idée que la justice n’a pas le rang ni le rôle que lui assignent les textes internationaux. On imagine l’effet désastreux de la découverte du primat absolu de la force sur les populations qui ont subi l’injustice mais qui gardaient, dans un coin de leurs inconscients collectifs que, la justice étant de leur côté, leur calvaire aurait une fin…

En Algérie, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons la même chose avec le sophisme. Quelques exemples :

  1. Tous les musulmans font la prière.
  2. Tu ne fais pas la prière.
  3. Tu n’es donc pas musulman.

Ça, c’est la version "soft". Les sophismes se font de plus en plus durs à mesure que le conservatisme progresse. Il y a des variations infinies autour de l’exemple qui suit :

  1. Les femmes qui ne se couvrent pas les cheveux sont des prostituées.
  2. Tu ne te couvres pas les cheveux.
  3. Tu es donc une prostituée.

Ou encore celle-ci,

  1. La beauté est dangereuse et doit être voilée.
  2. Tu es belle et non voilée
  3. Tu es donc dangereuse.

Extirper les sophismes du discours algérien est un travail de Titan. La racine du sophisme malveillant est la prémisse mensongère qui s’impose par la force. Elle est le fruit de la vision en noir et blanc du monde. Elle s’enracine dès l’école. La spéculation intellectuelle y est interdite. L’enseignement est fondé sur une vision binaire qui oppose le vrai au faux, le licite à l’illicite, le beau au laid… Peut-être est-ce la tâche prioritaire que de briser cette logique mortelle… ?

Voir les commentaires

Partager cet article

Repost 0
Published by Brahim Senouci
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Brahim Senouci
  • Le blog de Brahim Senouci
  • : Billets d'humeur
  • Contact

Recherche

Liens