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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 08:18

Pleure, ô pays bien-aimé

http://www.libre-algerie.com/pleure-o-pays-bien-aime-par-brahim-senouci/28/08/2016/#sthash.1NXHejdr.dpbs

Il s'agit en fait du titre d'un superbe roman de l'écrivain sud-africain Alan Paton. Il raconte la découverte, par un pasteur noir, de l'apartheid fraîchement inauguré en Afrique du Sud, de la déchéance et la misère des Noirs. La longue citation qui suit donne le ton de l'ouvrage : "Pleure, ô pays bien-aimé, sur l'enfant qui n'est pas encore né et qui héritera de notre peur. Puisse-t-il ne pas aimer trop profondément cette terre. Puisse-t-il ne pas rire avec trop de joie lorsque l'eau coulera entre ses doigts, ne pas se taire trop gravement lorsque le couchant fera flamboyer le veld*. Puisse-t-il ne pas être trop ému lorsque les oiseaux de son pays chanteront, ne pas donner trop de son cœur à une montagne, à une vallée. Car s'il donne trop, la peur lui prendra tout."

Les Algériens aiment-ils l'Algérie, ses montagnes, son désert, ses plages? Sont-ils sensibles à la symphonie muette des feuilles de ses arbres, au scintillement exalté de sa mer, aux dégradés de couleurs qui ruissellent le long de ses pentes, à la lumière baignant une procession d'hommes et de femmes tout de blanc vêtus pour honorer un saint ? Non, apparemment.

Une anecdote, rapportée par un ami d'enfance : un groupe de quatre petits garçons, dont il fait partie, occupe l'arrière d'une camionnette antédiluvienne. Il ne se rappelle plus ce qu'il y faisait ni pourquoi il y était. Seul, un détail subsiste dans sa mémoire. Un homme et une femme sont sur le bas-côté de la route. L'homme fait un geste imperceptible de la main. Aussitôt, la camionnette s'arrête et le couple monte à l'arrière, accompagné par une odeur puissante. Intimidés, les petits garçons se regroupent sur une des deux banquettes qui se font face. La femme, enveloppée dans un ample haïk blanc ne laissant apparaître que son œil droit, s'assoit sur l'autre. L'homme s'y étend, pose sa tête enveloppée d'un turban gris de poussière sur la cuisse de son épouse et s'endort aussitôt. Le voyage se poursuit, dans le silence. Le paysage se fait de plus en plus aride et rocailleux. Tout d'un coup, à la sortie d'un virage, se découvre un paysage inattendu. Des cascades exubérantes déferlent de la montagne, fournissant un viatique abondant à une nature herbeuse. La femme tapote délicatement l'épaule de son époux et lui montre du doigt le paysage. Il se redresse et contemple cette vision jusqu'à sa disparition, puis se rendort...

Oui, les Algériens aiment l'Algérie. Ils l'aiment d'un amour douloureux mais ils expriment leur passion plus souvent par le crachat et l'insulte que par des baisers. Ils lui reprochent de ne pas être le superbe bébé promis par un accouchement tragique, mais juste un immense désert d'illusions perdues, une bête soumise à un monstrueux équarrissage. Bien sûr, ils ne sont pas soumis à l'apartheid, à part celui qui les sépare des "fils de"et qui leur interdit l'accès au logement et à l'emploi et qui ne leur offre comme seul viatique pour leurs rêves qu'une barque improbable, taillée pour un modeste cabotage, mais investie par leur témérité de la mission de les conduire jusqu'aux rivages d'une Europe autant espérée que honnie. Ceux qui réaliseront ce rêve se retrouveront dans les dédales des quartiers Nord de Marseille ou à Paris, dans les milieux interlopes de Barbès où ils vendront sous le manteau des cigarettes algériennes à leurs nostalgiques compatriotes. Leur vie s'écoulera entre les coups de téléphone aux mamans éplorées restées "là-bas" et le jeu de cache-cache avec la police. Sans se l'avouer, peut-être même inconsciemment, ils regretteront le pays, démentant les piques assassines qu'ils lui lancent bruyamment, parce qu'il n'a pas su les retenir, leur offrir une perspective, un destin. Ce pays solaire s'est habillé de gris. Les façades lépreuses de ses immeubles, ses trottoirs défoncés, ses bas quartiers envahis par les immondices, constituent l'horizon quotidien de ces jeunes gens. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, on ne s'habitue pas à la laideur et à la saleté. On s'habitue à ne plus les voir mais elle sont là, miroirs obsédants dans lesquels se reflète notre humiliante condition.

L'Indépendance ne consiste pas à arracher un pays des griffes d'un colonisateur pour l'offrir en pâture à de nouveaux potentats qui ne diffèrent des précédents que par leur teint basané, leur couleur locale. Pour qu'elle ait du sens, l'Indépendance se doit d'être le prélude à des temps nouveaux, une logique nouvelle, celle qui ramènerait l'indigène de la périphérie de l'Histoire à son centre, celle qui lui permettrait de se reconstruire en reconstruisant son pays et de recouvrer sa fierté. Ce sont ces promesses dont était grosse l'Algérie qui ont été énoncées lors du Congrès de la Soummam, dont nous "fêtons" l'anniversaire. C'est à ce Congrès qu'a été énoncée la promesse de construire une République démocratique et sociale, dans laquelle les Algériens de toutes confessions pourraient vivre et prospérer.

A l'heure de tous les dangers, il est urgent de revenir à cette ligne fondatrice. C'est le seul moyen de remobiliser les énergies assoupies, de secouer les immobilismes et les conservatismes, produits de la désespérance et du renoncement, de redonner corps au rêve des pères fondateurs d'une patrie libre, sereine et prospère.

* C'est le nom qu'on donne en Afrique du Sud à de larges étendues de territoire, presque sans relief, couvertes d'herbe et d'arbustes.

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Published by Brahim Senouci
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