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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 15:02

Le théorème du buffle

http://www.libre-algerie.com/le-theoreme-du-buffle-par-brahim-senouci/14/06/2016/#sthash.oMKMY0eo.dpbs

La télévision passe un document animalier, banal à première vue. Je regarde d’un œil distrait. Un énorme troupeau de buffles puissants pâture dans l’herbe nouvelle d’une savane revigorée par la pluie. Face à eux, une dizaine de lions affamés contemple avec un désir sauvage cette masse de viande goûteuse. De temps en temps, quelques félins se détachent du groupe et s’élancent en direction des buffles. Ceux-ci, aussitôt, se rassemblent, s’agrègent pour former une muraille infranchissable. Pour être mieux compris, ils s’avancent en bloc et c’est en bloc qu’ils se mettent à pourchasser des lions battant pitoyablement en retraite. Ce scénario se répète, à l’identique. Les buffles prospèrent, alors que les lions s’affaiblissent et maigrissent à vue d’œil. Et puis, un soir, un petit de buffle se détache du troupeau. Sa mère court à sa rescousse, se détache du reste de la harde. Les dix lions s’élancent. Pendant que l’un d’entre eux étouffe le petit de souffle putride en collant sa gueule sur son museau, les autres partent à l’assaut de la mère. Le troupeau, surpris, pris de panique, s’égaille dans tous les sens, abandonnant leur congénère qui ne tarde pas à s’écrouler sous les puissants coups de boutoir de la meute affamée. Ce soir là, les lions font bombance. Ils reprennent de la vigueur. La faim revient. Leurs forces sont intactes, autant que leur courage. Ils s’élancent une nouvelle fois vers le troupeau qui, au lieu de recourir à la parade qui lui avait permis de survivre, se disperse, ce qui permet aux prédateurs de s’emparer d’un des nombreux buffles isolés. Des semaines durant, le nouveau scénario se répète, implacable. Dès que le besoin se fait sentir, les lions vont se servir. Ce sont eux qui prospèrent à présent, tandis que le troupeau de buffles s’amenuise…

La défaite des buffles est due à la perte du sentiment collectif, elle-même liée à la perte de la confiance de chacun envers ses congénères. La stratégie de survie était fondée sur le groupe. C’est au groupe que revenait la protection de tous. Cette stratégie doit être adossée à la certitude de chaque élément de pouvoir compter sur la protection de ses deux flancs, de ne jamais offrir de prise aux crocs des prédateurs. Ces certitudes enfuies, chaque buffle doit assurer sa survie par lui-même. Il a peu de chances d’y parvenir face à une petite armée de félins parfaitement consciente de sa force et de sa cohésion.

L’Algérie à présent…

L’allusion est transparente. Nous pratiquons les deux types de défiance, verticale vis-à-vis d’un pouvoir honni et de sa faune de prédateurs, horizontale envers nos concitoyens. Nous pratiquons le chacun-pour-soi sous toutes ses formes. Cela consiste à poser ses ordures devant la porte du voisin, à accepter de vivre dans un immeuble sale et sans eau. Nous pourrions imaginer une entente entre copropriétaires ou colocataires pour engager des dépenses minimes qui permettraient d’en finir avec ces inconvénients. Ils ne le font pas parce qu’ils sont obsédés par le risque de "se faire avoir". Certains immeubles abritent des centaines de familles. Il arrive que des résidents tentent de convaincre leurs voisins de mener une action collective. La proposition est toujours, ou presque, accueillie avec faveur. Un trésorier est désigné, un devis établi, l’écot de chacun calculé. Il suffit que, parmi les centaines de résidents, un seul refuse de payer pour que le projet s’écroule. Pas question de "se faire avoir"… A Sig, dans les années 70, l’EGA installe le gaz naturel. La ville est en effervescence. Les techniciens s’affairent. Il y a deux types de tuyaux, des gros et des moins gros. Les techniciens garantissent à la population qu’il n’y a aucune différence entre les deux. Les gens hochent la tête d’un air entendu, tout en réclamant un gros tuyau. Evidemment, une fois qu’une grande partie des maisons ont été équipées, il ne reste plus que les "moins gros". Les "malheureux" qui doivent s’en contenter (on leur a dit que c’était à prendre ou à laisser) font grise mine, hurlent au favoritisme, agonisent ceux de leurs voisins qui ont bénéficié du "favoritisme" en question. Petite anecdote vécue : un citoyen algérien veut acheter du miel, mais pas n’importe quel miel. Il a appris, en effet que les apiculteurs de la région en produisent deux sortes. L’une est de couleur crème, l’autre tire vers le noir. La deuxième est réputée supérieure. Cet homme connait bien ses compatriotes. Il a parfaitement intégré les codes qui permettent de se mouvoir en milieu hostile. Il demande à l’apiculteur, avec beaucoup d’insistance, du miel de couleur crème, et il refuse par avance quoi que ce soit d’autre. Le marchand, après avoir réfléchi, lui répond qu’il n’en a plus, qu’il ne lui reste que du "noir", que c’est à prendre ou à laisser. La mine contrariée, notre ami finit par accepter en maugréant et en ajoutant qu’au point où il en est, il en prendra quatre kilos…

Ces anecdotes peuvent prêter à sourire. Elles n’en suscitent pas moins la gêne, voire l’inquiétude. Si nous voulons subir le sort des buffles qui ont égaré leur logiciel de survie, il faut que l’on retrouve le nôtre. Nous ne l’avons pas perdu complètement. Il perce çà et là, dans les manifestations d’hospitalité et de solidarité qui perdurent. Nous devons retrouver le sens, celui d’une communauté de destin et de partage. Durant les débordements d’enthousiasme qui ont suivi la victoire de l’équipe d’Algérie face à l’Egypte à Oum Dourmane, des foules immenses avaient investi les rues de nos villes. Il n’y a eu aucune agression, aucun geste déplacé dans ces foules aux mixités multiples, de genres, d’âges, de conditions sociales. Le moteur de l’agressivité est la haine de soi, forme intime de la haine des autres, mais aussi, mais surtout la peur. Celle-ci nait du sentiment de solitude lié au fait qu’on ne croit plus à l’existence d’une main secourable. C’est la peur du buffle qui sent le souffle du lion sur sa croupe et voit sa harde se disloquer totalement. L’estime de soi s’accompagne naturellement de l’estime et la confiance des autres. Le moment privilégié de la victoire sur l’Egypte en terre soudanaise s’est estompé. De toutes façons, on ne peut construire une communauté que ne rassemblerait que l’amour du football. On peut le faire en multipliant les actions positives. On peut par exemple signer et faire signer une pétition déjà évoquée dans une précédente livraison*… Le succès de ce genre d’opération produit à petite échelle un effet Oum Dourmane, à ceci près qu’on peut le rendre pérenne…

*http://www.libre-algerie.com/de-lavantage-detre-en-retard-par-brahim-senouci/31/05/2016/#sthash.iRJDWioC.dpbs

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Published by Brahim Senouci
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Bisker Mohamed 21/06/2016 17:57

Merci pour ce bel écrit au style fluide et puissant, que je découvre pour la première fois, révélateur d'une capacité rédactionnelle de la trempe des grands écrivains.

Brahim Senouci 21/06/2016 20:52

Merci, cher ami, pour ce compliment.

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