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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 14:30

Une vieille maman d’Algérie

Le Quotidien d'Oran du 3 octobre 2015

A Mascara, la vie est souvent rythmée par les enterrements. Hier, c’est une vieille dame de 87 ans que j’accompagnais (avec beaucoup d’autres) à sa dernière demeure, dans le vieux cimetière de Sidi-Mouffok.

Je connaissais cette dame. Sous d’autres cieux, elle aurait sans aucun doute eu droit au qualificatif d’ « extraordinaire ». Pas ici, pas en Algérie. Certes, son parcours était connu. La vigueur avec laquelle elle avait fait face aux drames qui ont jalonné sa vie était proverbiale. Mais elle partageait ce privilège avec des centaines de milliers de mères algériennes. Comme elles, elle a connu la ruine du père, la disparition du mari, mort sans sépulture durant la guerre de Libération, la mort d’un jeune frère, la perspective d’avoir à élever une progéniture nombreuse en étant totalement dépourvue de ressources. Comme elles, elle a vécu les nuits de l’angoisse, la brève parenthèse du chaos joyeux qui a été la marque des premières années de l’Indépendance. Le chaos s’était prolongé, pas la joie, remplacée par la désillusion, la lente descente vers un abîme immoral, fait de passe-droits et de corruption. Elle a connu les années noires des égorgements du crépuscule.

Les mères algériennes sont pétries de mystère. Elles ont toutes le même visage. Elles répondent aux saluts et aux sourires. Mais, quand elles sont seules, elles reprennent naturellement les traits sévères sculptés par la somme des drames qu’elles ont traversés. Pour la plupart, elles n’ont presque jamais connu de période sereine. La tragédie est leur compagne naturelle.

Et puis, il arrive qu’elles n’en puissent plus. Cette femme qu’on enterre avait choisi de se réfugier dans l’oubli. Elle a peu à peu coupé les amarres qui la rattachaient à la réalité. Elle a fini par devenir mutique, à faire corps avec le fauteuil familier qui l’accueillait. Elle était belle, parfumée, habillée de blanc et des pastels qu’elle affectionnait.

Elle est morte enfin, et avec elle est mort un monde, celui de nos mères algériennes, mères courage exténuées, recrues d’épreuves. Cette vieille femme que l’on mettait en terre en était un archétype.

Elle avait à mes yeux une petite particularité. Elle s’appelait Kheïra. C’était ma mère.

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Published by Brahim Senouci
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meguenni-tani 05/10/2015 21:59

SUPERBE ARTICLE ET HOMMAGE A CETTE DAME ET A TOUTES LES MERES ALGERIENNES SI COURAGEUSES.VOUS NOUS AVEZ ENCHANTES AVEC DE TELS MOTS ET EN MEME TEMPS MIS DANS UNE TELLE EMOTION.MERCI A CETTE ALGERIE CAPABLE D ENGENDRER DES ETRES D UNE GRANDE INTELLIGENCE SENSIBILITE HUMANITE

Benhalima 04/10/2015 09:27

Quel bel hommage pour une mère aussi extraordinaire.
Allah yerhamha.

kawthar 03/10/2015 19:09

Hommage très bien écrit et touchant à lire. Allah yahram Dame Kheira...

Rachid.B 03/10/2015 17:44

Monsieur Senouci,
Ne pouvant joindre par téléphone votre frère Bachir, un ami et un collègue, je lui ai adressé un message de sympathie par courrier électronique. Je vous renouvelle à vous et à votre famille mes sincères condoléances en cette triste occasion de la perte de votre maman. . L’hommage à la Dame Kheira m’a sincèrement touché. Bien à vous.

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