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7 septembre 2015 1 07 /09 /septembre /2015 18:19

Le dormeur de la plage, le repas du vautour

http://www.impact24.info/le-dormeur-de-la-plage-le-repas-du-vautour/

Il est habillé comme bien des petits garçons de son âge, tee-shirt rouge, short bleu, petites chaussures sombres. Il dort comme dorment les petits garçons de son âge, sur le ventre, la tête posée sur le côté, le bras droit abandonné dans le prolongement du corps. Il dort pendant qu’une douce vaguelette vient poser sur son front un baiser sans cesse recommencé.

Il s’appelle Aylan. Il n’a pas le masque grimaçant que portent, dès la naissance, les enfants affamés d’Afrique. Il n’en a pas le torse décharné, les nuées de mouches agglutinées au coin des paupières. Il ne ressemble en rien à cet enfant noir, agonisant sous l’œil attentif d’un vautour, dans un décor de rocaille et de poussière. La photo de cet enfant a, elle aussi, fait le tour des réseaux sociaux mais elle n’a pas connu la même fortune, n’a pas suscité le même élan de sympathie. Pourquoi ?

Cet enfant africain, par la disproportion entre son crâne énorme et son corps squelettique, par la noirceur de sa peau, par l’âpreté du décor dans lequel il se trouve, ne ressemble en rien à un petit garçon occidental. Sa vision suscite plus de la gêne que de la compassion, un peu comme quand on croise un animal agonisant et qu’on presse le pas pour échapper à son regard.

En revanche, Aylan avait les traits d’un enfant bien nourri, aimé, entouré de la sollicitude de parents instruits, faisant sans doute partie de cette classe moyenne syrienne connue pour son goût de la lecture, de la musique, et son attachement à donner à sa progéniture la meilleure éducation possible. L’émotion légitime qu’a provoquée l’image de son cadavre est largement née sans doute de la proximité physique d’Aylan avec n’importe quel enfant d’Europe ou des Etats-Unis. Son arabité, sa kurdité plutôt, est en quelque sorte gommée par l’ensemble tee-shirt rouge, short bleu qui souligne son appartenance à une enfance mondialisée. Mort enfant, il n’a pas eu le temps de laisser les traits délicats de son visage se creuser, s’affirmer, pour offrir au regard un avatar de l’archétype oriental. Il a donc été inconsciemment intégré comme un des leurs par les téléspectateurs d’Europe, qui ont vu dans son destin une préfiguration de ce qui pourrait les atteindre.

La très réelle sympathie qui s’est manifestée à l’endroit des migrants est née probablement du prudent distinguo établi par les gouvernements occidentaux entre les réfugiés, qui fuient l’enfer de la guerre, et les autres, les Africains qui tentent eux aussi d’aborder les rivages de l’Europe, poussés par la misère et les dictatures ubuesques qui en creusent tous les jours le lit. Ceux-là sont d’autant plus bienvenus que les conventions de Genève sur le droit d’asile et le devoir d’assistance aux réfugiés font obligation aux Etats qui les ont signées d’accueillir sur leur sol les malheureux qui relèvent de cette catégorie. En revanche, il n’est fait mention nulle part d’une obligation d’aider des gens qui ont simplement faim et soif, même si ces gens meurent par millions en grattant le sol comme des bêtes pour satisfaire l’inextinguible appétit de l’Occident en terres rares, en coltan, ou en uranium.

Pourquoi distinguer ces deux groupes ? En fait, il n’est pas question d’opposer ces deux catégories de damnés de la terre, d’autant moins que l’Occident a une responsabilité écrasante dans leur création.

Il a en effet gouverné l’Afrique sans partage et continue de le faire, en installant à la tête de bon nombre des Etats qui la composent des dirigeants corrompus et stipendiés qui lui permettent de continuer à puiser abondamment dans les ressources naturelles dont ces pays regorgent.

Le terrorisme, dans sa version la plus horrible qui domine aujourd’hui, est né de l’expédition en Irak menée par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis en 2003. C’est le démembrement du pays qui a conduit en ligne directe à Daesh. La Libye a été investie par une coalition censée y installer la démocratie. Cette coalition, entre parenthèses, comprenait, outre les puissances occidentales telles que les Etats-Unis, la France, ou la Grande-Bretagne, des régimes « démocratiques » tels que le Qatar, l’Arabie Saoudite ou les Emirats Arabes Unis, qui venaient juste de finir de massacrer des citoyens Bahreinis qui réclamaient à leur roi l’instauration de la…démocratie ! La Libye est aujourd’hui une fabrique de terroristes qui n’a pas encore atteint ses capacités de production maximales.

A cette aune, la différence entre un noyé syrien et un noyé africain parait bien mince. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas de trouver une formule pour limiter le flux humain aux personnes directement menacées par les guerres, à l’exclusion donc de celles qui recherchent à fuir la misère. Ce n’est pas non plus de rechercher une méthode pour se répartir entre Etats Européens le « fardeau » des réfugiés.

La richesse de l’Occident s’est constituée sur la misère du reste du monde. C’est un mouvement naturel, pour ces damnés du monde, d’investir cette zone riche. Le seul moyen d’arrêter cet élan est de rompre avec la politique de pillage systématique des ressources qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres. Les noyés d’Afrique et de Syrie nous adjurent de construire un nouveau monde. Utopie ? Peut-être. Mais si nous n’empruntons pas ce chemin, c’est la fin de l’espèce humaine qui ne serait plus une utopie.

Un sacrifice insupportable pour les populations des pays riches ? La richesse de ces pays a doublé en moins d’un demi-siècle. Ces populations sont-elle plus épanouies, plus heureuses ? Si l’on en croit les statistiques sur la mal-vie, la violence, les suicides, la réponse est négative. Adam Smith, prophète du capitalisme et de la toute-puissance du marché, pensait que l’enrichissement ne pouvait être une tendance permanente. L’accumulation de biens évoque la marche vers un horizon qui se dérobe sans cesse. L’augmentation du gain n’engendre pas le bonheur. Elle est même source d’angoisse, cette angoisse qui nourrit la croissance, qu’elle se nomme compétition, concurrence, moins-disant social… Et si, plutôt que de chercher à gagner sans cesse plus d’argent, nous essayions de concert à gagner plutôt du temps ? Keynes prophétisait pour la fin du XXème siècle que les hommes ne travailleraient plus que deux heures par jour et qu’ils consacreraient leur temps libre aux choses importantes telles que « l’art, la culture, la métaphysique ».

Beau programme pour une humanité unifiée, non ?

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Published by Brahim Senouci
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commentaires

Ourgui khadidja 08/09/2015 17:49

Merci monsieur Senouci vous avez resume ce que je refoulais au fond de moi

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