Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 14:37

La mémoire et l'oubli,

http://www.impact24.info/la-memoire-et-loubli/

Des échanges parfois vifs ont lieu chaque jour sur les réseaux sociaux. Ceux qui concernent l’Algérie sont souvent passionnés. Quel que soit le sujet abordé, la polémique est reine, les désaccords irréductibles. La caractéristique de ces disputes est l’invocation réitérée du passé, ou plutôt des passés, chacun des protagonistes en ayant une vision différente. Les sympathisants du MAK évoquent les souffrances de la Kabylie sous le « joug » arabo-musulman et la destruction de leur culture. Les arabophones ont tendance à les nier naturellement. La foire d’empoigne peut commencer…

A titre d’exemple, ce dialogue sur Facebook : un premier Algérien poste un statut dans lequel il explique que la langue arabe a été totalement intégrée par les Berbères. A l’appui de cette assertion, il rappelle que Tarek Ibn Zyad s’adressait à ses troupes en arabe et il cite le fameux discours dans lequel le leader galvanise ses hommes en leur disant qu’il n’ont d’autre issue que de gagner la bataille de la conquête de l’Andalousie ou mourir. Les commentaires pleuvent aussitôt, certains pour déclarer leur accord avec l’auteur du post, d’autres, au contraire, pour le condamner dans les termes les plus vifs. Quelqu’un va jusqu’à décréter que Tarek Ibn Zyad était un traître à la solde des envahisseurs arabes !

Ainsi, chaque Algérien se bricole une mémoire qu’il ajuste à ses propres fantasmes. La fragmentation des mémoires et leurs antagonismes font le lit de la division. La modernité se définit souvent par la revisitation critique du patrimoine. La Nation se construit sur le partage de la mémoire, gage du choix du peuple d’un devenir commun. C’est la mémoire qui détermine si nous constituons une collectivité de hasard ou une communauté de destin. A cette aune, force est de constater que nous ne sommes certainement pas entrés dans la modernité et que le socle de notre Nation vacille…

D’où nous vient cette tendance mortifère ?

La réponse est paradoxalement assez simple. Il y a l’ampleur de la destruction de notre peuple sous le régime colonial et le caractère dérisoire, voire mensonger, de sa représentation institutionnelle. Plus grave encore : le choix du Pouvoir de décréter le silence autour du déferlement barbare de la décennie noire, malgré ses dizaines de milliers de victimes.

Arrêtons-nous un instant sur cette dernière phrase. Paul Ricœur (philosophe français 1913-2005, Ndlr) distingue trois sortes d’oubli. Celui qui nous concerne est « l’oubli commandé ou institutionnel ». Il s’agit de l’amnistie qui « vise à mettre fin à des désordres civils ». Dans une discussion entre amnistie et amnésie, cette dernière étant liée au pardon, Ricœur pointe le paradoxe de l’écart « entre la faute impardonnable et le pardon impossible ». Pour Ricœur, le pardon est inconditionnel ou il n’est pas. Nous retrouvons les termes de la problématique algérienne sur le traitement de la décennie noire. L’impossibilité du pardon inconditionnel frappe de caducité la démarche du Pouvoir. L’oubli n’est qu’apparent. La mémoire de l’horreur trouve à se loger dans l’intimité de chaque individu.

Cette intimité, c’est l’inconscient, individuel et collectif. Selon Freud cet inconscient est doté d’une mémoire en propre. Elle fonctionne comme une mémoire de l’oubli. Elle enregistre les événements décisifs, tragiques ou horribles, que le sujet veut « oublier » en croyant dur comme fer qu’il finit par y parvenir. En fait, il se contente de les refouler jusqu’à ce qu’une cure de psychanalyse les fasse ressurgir. Notons que cette forme de mémoire ne se désagrège pas, qu’elle ne subit pas le dommage du temps qui passe. Le retour du refoulé peut se produire, parfois sous une forme violente.

Sur les murs du musée de la Résistance de Grenoble s’affiche cette phrase d’Elie Wiesel, porte-parole du sionisme international : « Tant que nous nous souvenons, tout est possible ». Des décennies durant, des juifs ont cultivé la mémoire des souffrances, rappelé de manière obsédante les crimes à leurs bourreaux, jusqu’à rendre morale leur entreprise de piratage de la Palestine. C’est d’ailleurs par le seul effet de la mémoire de cette souffrance qu’ils ont réussi à réunir un conglomérat d’individus pour le fondre dans une communauté de destin.

La mémoire n’est pas l’Histoire. Celle-ci se doit d’être précise, objective. La mémoire est moins sourcilleuse. Des événements réels se mêlent à des légendes. Elle est faite d’un tissu de perceptions, d’émotions, de peurs, objet d’une narration séculaire, en constante évolution. Il faut en finir avec l’Histoire apocryphe qui nous est servie depuis l’indépendance. Il est plus urgent de retrouver les fils de cette mémoire commune, plus utile que la plus inexpugnable des forteresses pour nous garantir contre les démons de l’éclatement.

Brahim Senouci

Partager cet article

Repost 0
Published by Brahim Senouci
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Brahim Senouci
  • Le blog de Brahim Senouci
  • : Billets d'humeur
  • Contact

Recherche

Liens