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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 07:31

Grosse fatigue…

Le Quotidien d'Oran, 9 avril 2015

Joëlle est une militante infatigable de toutes les causes difficiles, la Palestine, la lutte contre le racisme et les discriminations... Sa fille, rentrant de son collège, lui raconte que l’un de ses professeurs a eu une phrase raciste. Qu’a donc dit ce professeur ? En guise de remontrance à une élève noire, il lui a dit qu’ « ici, ce n’est pas l’Afrique ».

Bien sûr, il n’y a pas mort d’homme. Beaucoup d’adultes se contenteraient de hausser les épaules. Pas Joëlle...

Elle envoie un courrier au directeur de l’établissement qui le fait suivre au … professeur concerné ! Ce dernier se défend naturellement de tout racisme. D’ailleurs, son épouse est asiatique… Le directeur le soutient, les parents aussi, les syndicats… Tout le monde pare de vertus ce brave homme. Le pire, c’est que tout le monde est de bonne foi, sans aucun doute. Tout le monde se récrie : le racisme ? Quelle horreur, n’est-ce pas ?

Bien sûr, il y a des racistes en France, mais ils sont cantonnés à l’extrême droite, peut-être un peu à la périphérie de la droite « républicaine », mais tout le monde est « de gauche » dans ce lycée, donc par essence imperméable à toute vilénie.

Oui, mais voilà, « ici, ce n’est pas l’Afrique », a cru bon de rappeler ce professeur à une élève noire. Si elle avait été finlandaise, il ne l’aurait pas rabrouée en disant qu’ « ici, ce n’est pas la Finlande »…

Mais que signifie au juste cette observation ? De quoi est-elle le nom ? Surtout, de quoi est le nom de ce chœur qui, de bonne foi, innocente ce cavalier blanc « injustement » taxé de raciste ?

Des siècles durant, l’Occident a colonisé, réduit en esclavage, exploité (exploite encore !) des pays où règnent la misère et la violence corollaire, particulièrement en Afrique. Il s’est trouvé quelques bonnes consciences tout au long de l’Histoire pour s’émouvoir de cet état des choses, mais l’écrasante majorité des populations des pays bénéficiaires s’en est accommodée. Consciemment ou non, ces populations avaient intégré le fait que leur prospérité était largement fondée sur cette injustice.

Pour celles et ceux qui se souviennent du Candide de Voltaire, qu’ils se remémorent le passage de la rencontre avec le nègre de Surinam :

« En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh ! mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois ? - J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? - Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait : « Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux ; tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère. » Hélas ! Je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous ; les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible.

- Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme.

- Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo. - Hélas ! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal » ; et il versait des larmes en regardant son nègre ; et en pleurant, il entra dans Surinam. »

« C’est l’usage », dit le nègre de Surinam, certainement d’accord en cela avec ses bourreaux. Bien sûr, et c’est heureux, ces supplices ont disparu, mais pas la matrice qui les a rendu possibles. Cette matrice n’a jamais vraiment été remise en cause, revisitée. C’est donc qu’elle est encore à l’œuvre. Il y a donc un peu de la figure du nègre de Surinam dans la vision blanche d’un visage noir. Personne n’en est conscient. Personne n’admettra que quelque chose d’irréductible subsiste dans les inconscients collectifs des peuples de la nature de leurs relations séculaires. D’ailleurs, il faut noter que les inconscients noir et blanc charrient la même histoire, celle de la justification de l’esclavage au nom d’une inégalité que tous deux intègrent depuis des siècles.

Le racisme, de droite seulement ?

A la porte d’un hôpital de la banlieue parisienne, une affiche indique que les signes religieux extérieurs sont interdits. Sont visés naturellement les signes musulmans. La commune dont relève l’hôpital est une commune « de gauche »… Après tout, n’est-ce pas la gauche communiste qui a voté les pouvoirs spéciaux au « socialiste » Guy Mollet, ce qui a conduit à un bain de sang ?

S’il y a un procès à faire, Joëlle, ce n’est pas à ce malheureux professeur qu’il faut l’intenter. Ce sont les inconscients collectifs qu’il faut citer à la barre…

Le camp de Yarmouk, en Syrie, « accueille » des milliers de réfugiés Palestiniens. L’endroit est misérable, insalubre. Par-dessus l’horreur de l’exode, les Palestiniens vivent ici celle de l’infra humanité. Ce n’était sans doute pas assez. Bachar El Assad leur a fait subir un bombardement en règle, sans que l’on sache pourquoi. Ce n’était pas encore assez. Daech vient d’investir le camp et promet un nouveau festival de décapitations télévisées. Personne ne se soucie vraiment de ce camp, devenu une succursale, un avant-goût de l’Enfer. Il est vrai que ses occupants, non contents d’être Arabes, n’ont même pas le tact d’être des chrétiens d’Orient, des caricaturistes parisiens ou des touristes européens en goguette au pays du jasmin. Ce sont tout juste des damnés. Les occulter nous condamnerait à terme à venir grossir leurs rangs, tôt ou tard.

Encore autre chose. La France découvre, depuis hier, que Le Pen père est raciste, pétainiste, vichyste… Il faut dire que ses dernières sorties ne sont pas piquées des vers ! Ca vient, paraît-il, contrarier l’opération de dédiabolisation que conduit sa fille. A moins que cette sortie soit au contraire un soutien à Marine ? Elle peut ainsi, en faisant mine de rompre avec papa, acquérir définitivement la respectabilité dont elle rêve.

La paix, demain ? Sans remise en ordre de ce monde injuste ? Sans donner corps à une obligation ardente qui redonnerait le sens perdu à l’aventure humaine, celle d’une démocratie-monde, d’une égalité-monde, d’une fraternité-monde ?

Grosse fatigue…

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Published by Brahim Senouci
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