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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 08:37

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Treizième partie : Le système de croyance

Nous avons longuement abordé la question du système de croyance dans une précédente livraison (Le Quotidien d’Oran du 5 février 2015). Nous y pointions notamment le décalage, pour ne pas dire le gouffre, entre la pratique religieuse et l’éthique. Nous y voyions une des dimensions, une des causes du problème identitaire.

Les raisons sont multiples. Il y en une qui les synthétise. Elle pourrait s’appeler « l’esprit de réaction ». Au temps de sa splendeur, c’est la civilisation arabo-musulmane (rappelons que le « arabo » renvoie à la langue du Livre et non à une quelconque ethnie. Pas de querelles inutiles, de grâce !), qui dictait la marche du monde. Une grande partie de l’humanité s’était enrôlée sous sa bannière et participait de manière active à son rayonnement. Une autre partie, l’Europe notamment, à la notable exception de l’Espagne, de la Sardaigne et d’une partie du Sud,avait réussi à se maintenir hors du champ de l’Islam. Ce n’est pas pour autant qu’elle avait prospéré. Elle était au contraire plongée dans le sous-développement, la misère, la faim. L’Eglise y était toute-puissante et exerçait un magistère sans partage sur la population. Elle veillait à ce que soit aboli tout sens critique, toute velléité de révolte à caractère social. Les Croisades déroulaient le fil de leurs horreurs. L’Inquisition s’annonçait, avec son cortège d’abominations. Le clergé était chargé de maintenir la population dans un état de grande misère intellectuelle. Il imposait une vision littérale du christianisme, quasi apocalyptique. Les autodafés étaient nombreux. Des penseurs, des philosophes fuyaient l’obscurantisme occidental pour trouver refuge en terre musulmane. L’Eglise distribuait des « indulgences » contre argent comptant. Ces « indulgences » étaient censées garantir l’entrée au Paradis à ceux qui en avaient accumulé un nombre suffisant. Peu importait leur conduite ou leur moralité !

L’avènement de l’Occident moderne renverse la donne. C’est chez lui que se développent les arts et les sciences, chez lui que les philosophes posent les questions fondamentales qui obsèdent l’Humanité. Le monde arabo-musulman suit la trajectoire inverse. Les livres d’Ibn Rochd sont brûlés. El Farabi est voué aux gémonies. Les arts et les lettres perdent leur lustre. Peu à peu, ce monde se racornit, se crispe, se renferme, avec pour tout message le rappel inutile de sa grandeur enfuie. La liberté de création est mise sous le boisseau. La pratique religieuse devient ostentation. La spiritualité, la sérénité, qui étaient les marques de l’Islam, disparaissent pour laisser place à l’hostilité, le soupçon, la haine. Nous en sommes actuellement sans doute au degré zéro de cette chute séculaire. Est-il possible de la stopper ?

Religion et religiosité

Les crises sont multidimensionnelles. Historiquement toutefois, elles renvoient à une matrice ultime qui est, d’abord l’interrogation introspective, source de désordre et d’inquiétude, puis l’absence d’interrogation et le repli sur une sorte de pré carré identitaire, formé d’une sorte de plus grand dénominateur commun et qui, en l’espèce est l’étalage d’une manière uniforme d’appréhender le fait religieux. Quand la référence est le plus grand dénominateur commun, c’est-à-dire ce qu’on croit avoir en partage avec, sinon l’ensemble, du moins l’écrasante majorité de la société, elle ne peut être qu’étroite. Elle ne peut que s’accompagner du rejet de l’initiative, de la liberté de pensée, d’expression, s’agissant de la pratique religieuse, cette vision étriquée, s’étendant naturellement à tous les domaines de la vie. La religion, c’est l’immanence, le sacré, une réponse aux interrogations qui taraudent l’Humanité depuis son avènement sur terre. C’est une vision ample, qui embrasse la raison, l’émotion, qui s’adresse à chaque individu comme s’il était le seul destinataire du message. C’est le creuset dans lequel se forgent les valeurs qui permettent à l’Homme de se transcender, de surmonter ses pulsions animales et s’inscrire dans le long fil du développement de l’humanité. C’est elle qui permet à l’Homme de s’élever au-dessus de sa condition, de ses basses contingences, elle encore qui lui permet de ses sentir dépositaire d’une mission ardente, celle de vivre comme un receveur et un passeur. Les derviches tourneurs de Turquie et d’Egypte, dans leur ample rotation maintiennent la paume droite levée vers le ciel, la paume gauche dirigée vers le bas. « Je reçois et je donne. Je ne garde rien pour moi. » Telle est la signification de cette attitude. Sans la prescience de cette valeur suprême, l’Humanité n’aurait pas édifié ces palais somptueux, ces mosquées déployant leurs élégants minarets vers le ciel, ces cathédrales. Sans elle, les scientifiques ne se seraient pas usé la santé à la recherche de la compréhension des mystères de l’Univers, des secrets de la médecine et du corps humain. Il n’y aurait pas de littérature, pas de poésie, dans un monde sans transcendance. Sans elle, pas de mosquée de Kairouan, de Damas ou de Cordoue. Sans elle, nous n’aurions pas connu la splendeur de l’Alhambra. C’est le propre des civilisations que de laisser ouverts les immenses champs d’investigation qui constituent notre univers, de permettre aux ressources de l’esprit de se déployer, à l’initiative créatrice de s’exercer. Quand les civilisations déclinent, l’humain se rapproche de sa condition animale. Il ne se sent plus comptable du devenir de la Terre qui l’accueille. Il ne se sent aucune responsabilité vis-à-vis de ceux qui lui succèdent. Il ne participe pas à une œuvre dont il sait qu’il ne lui survivra pas. Il n’a plus le sentiment en effet de constituer un rouage, modeste mais nécessaire, dans la longue chaîne de l’Humanité. L’écrasante majorité des géniaux ouvriers musulmans qui les ont édifiées n’ont pas pu contempler les merveilles auxquelles ils avaient consacré leur sueur et parfois leur vie entière. Mais ces merveilles portent encore aujourd’hui le témoignage de leur valeur et de la grandeur de la civilisation qui a permis à des artisans talentueux mais sans-grade de justifier leur existence en apportant leur participation au développement de l’art.

Le musulman n’est plus dans cette disposition d’esprit. Il est le négatif de son lointain ancêtre. Sans doute lui arrive-t-il de se poser des questions existentielles, mais il les rejette aussitôt parce qu’elles dérangent le mode de vie qu’il a adopté, à l’instar de l’écrasante majorité de ses concitoyens, un mode de vie fondé sur des règles simples, fournies par une lecture littérale des textes sacrés. Il adopte le même costume que la foule qui l’environne, la même lecture dogmatique comme clé d’interprétation des événements du monde. Il s’acquitte de ses obligations littérales, profession de foi, prière, Ramadhan, Zakat, et il participe aux tirages au sort qui désignent les heureux élus qui pourront se rendre en pèlerinage à La Mecque. Ses conversations ne dérivent jamais vers les sujets « dangereux », susceptibles de l’amener à des interrogations lourdes. Il se contented’échanger avec les autres sur la meilleure manière de faire ses ablutions, s’in convient que les pieds des prieurs soient maintenus en contact, s’il faut laisser pendre ses bras ou les croiser devant sa poitrine. Il subit invasion sur invasion. Il connait l’occupation coloniale. Il trouve souvent les ressources pour se libérer, mais il n’a pas suffisamment de ressort pour transformer cet affranchissement en émancipation. Il subit l’évolution du monde. Il n’a pas les armes pour y participer, devenir acteur de son destin. Il continue de se contenter du respect de ses obligations dogmatiques, de suivre les enterrements, de s’astreindre à faire la prière à la mosquée. Il sait exactement combien de « Hassanates » (sortes de bons de bienveillance) lui vaut chacun de ses actes. Il en tient une comptabilité scrupuleuse. Il pourrait presque savoir par avance s’il a le compte pour rentrer au Paradis avant même d’avoir rendu l’âme… Tout cela ne constitue pas une identité. Nous sommes des clandestins, des sans-papiers de la civilisation ! La régularisation passe par l’acceptation de notre retour au monde, à ses problèmes, à son océan de questions qui ne peuvent être évacuées par l’enfermement, la négation, l’anathème. Pour cela, il faut abandonner l’idée que la religiosité puisse constituer un substitut, voire une échappatoire à la religion. La meilleure preuve de l’inanité de cette idée est que, à l’ombre de cette religiosité ambiante, se sont développés le mensonge, la corruption, la violence et l’ignorance, qui sont devenus tellement banals qu’ils ne sont même plus vraiment considérés comme des défauts !

L’Islam et la culture religieuse

Le corollaire du rétrécissement du champ de la libre discussion est la perte de l’individu. L’Islam est une religion certes fondée sur la communauté, mais pas une communauté qui n’aurait pour seul souci que d’imposer à ses membres un même costume, des usages identiques, et de veiller à ce qu’ils ne s’écartent jamais de la voie étroite qu’ils suivent de concert. Il ne faut pas perdre de vue que l’Islam est d’abord une religion mais est aussi une civilisation, une manière d’appréhender le monde. Ce n’est pas affaire que de religion. Des chrétiens arabes se définissent comme « chrétiens par la foi, arabo-musulmans par la civilisation ». Feu Ibrahim Souss, écrivain palestinien, chrétien, représentant de l’OLP en France entre 1978 et 1992, avait décontenancé le journaliste français qui l’interviewait sur France2. A la question « Comment arrivez-vous à vivre et à cohabiter avec une majorité musulmane ? », il avait répondu qu’il n’était pas question de cohabitation mais de fusion dans le partage de l’identité culturelle arabo-musulmane. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui… Nous sommes dans la crispation et le rejet.

La nécessité d’enrichir les croyances et de renouveler les valeurs

Force est de constater que les mosquées n’ont jamais été aussi pleines et qu’il n’y a jamais eu si peu de musulmans.Dans le quotidien de chacun, la religion n’a jamais été aussi présente en paroles et jamais si peu dans les conduites. Pour faire face à ce décalage, les extrémistes qui instrumentalisent la religion prétendent détenir la solution : il suffirait, à les entendre, de revenir à la pureté du message originel et tous les problèmes seraient résolus. Cette approche, révélatrice d’une faillite de l’intelligence, est l’une des principales causes de la tragédie des années 90 en Algérie, et de ce qui se passe actuellement dans plusieurs pays musulmans. Or, la solution n’est certainement pas dans le rejet du manteau identitaire arabo-musulman. Ce manteau a considérablement perdu de son lustre en raison de l’étroitesse d’esprit qui a conduit à la situation actuelle.

Une approche fondée sur la raison critique montre que les systèmes de croyance poursuivent trois finalités principales :

Elles s’efforcent de réduire l’angoisse de l’Homme au regard de sa finitude, de l’inéluctabilité de la mort. De là découle le discours religieux sur la vie éternelle, sur l’immortalité de l’âme, sur le Jugement Dernier, sur l’Enfer et le Paradis. Elle est, à cet égard, un anxiolytique. En même temps, elle joue un rôle d’antidépresseur face aux drames, aux tragédies qui sont inhérents à la condition humaine.

Elles produisent des valeurs morales, une éthique, qui sont au fondement d’un code de conduite dont la finalité est de permettre aux hommes de coexister dans la paix : l’interdiction du meurtre, les notions de licite et d’illicite, le Bien et le Mal, la solidarité, la bienveillance, le pardon…

Elles fondent également des civilisations. Elles abordent en effetles questions essentielles que se posent les hommes : D’où vient le monde ? Comment l’Homme est-il ce qu’il est ? … Elles posent ainsi la question du sens. C’est cette question qui engendre la méditation, la philosophie, l’art, la recherche de la connaissance des mécanismes qui sont en jeu, l’édification de monuments qui traversent les siècles, rivalisant de beauté et de grandeur pour proclamer, face à la réalité de la mort, l’éternité de la vie.

La dernière finalité, on l’aura compris, est absente. Elle est pourtant la plus importante sans doute. Certains se plaisent à souligner que l’Islam est la cause de l’échec et de l’impuissance des pays musulmans. Non, la cause réside dans l’ « oubli » de cette troisième dimension, celle qui qui fait sens et qui élève l’Homme. S’il y a crise, c’est à cette absence qu’elle est due. Elle ne sera donc pas résolue par un surcroît de religiosité mais par un retour des musulmans sur le devant de la scène. Il ne doit pas s’agir de bruyantes rodomontades mais d’un éveil culturel, d’une liberté retrouvée, d’un vivre-ensemble assumé, non pas dans le silence et le conformisme, mais dans le débat permanent.

Il faut naturellement cesser d’instrumentaliser l’Islam comme l’ont fait ceux qui gouvernent l’Algérie depuis 1962, pour tout justifier, tout légitimer par un habillage religieux : le Parti unique, le « socialisme », la « révolution agraire », la lutte contre les progressistes et, en fin de compte, la dictature qui a prévalu jusqu’à la fin des années 80 et qui perdure d’une façon beaucoup plus insidieuse.

L’Algérie a un besoin vital de se mettre à jour, de se moderniser, en se référant à la civilisation dans laquelle l’assigne son histoire. Réintégrer son être culturel après des siècles d’acculturation sera le gage de l’entrée dans une modernité qui ne sera pas un banal mimétisme.

Il convient de lever le malentendu qui pèse sur le concept de « modernité ». « Modernité », Modernus », en latin, signifiait à l’époque où ce concept a été créé : « juste maintenant », « récemment ». On opposait la modernité à la tradition.

On a oublié la signification originelle du concept pour lui faire dire n’importe quoi, ou en l’utilisant pour camoufler des arrière-pensées inavouables.

C’est ainsi que, pour les Occidentaux, être moderne, c’est leur ressembler en tous points. A leurs yeux, sont « arriérés » et « barbares » tous les peuples qui n’adoptent pas leur mode de vie, leur façon de penser, leurs mœurs, leurs législations, leurs institutions, leurs concepts, leur imaginaire… En dernière analyse, sous couvert de modernité, il s’agit d’une injonction visant à nous contraindre à adopter l’identité occidentale. Cette injonction est exprimée de manière d’autant plus péremptoire que cette même identité occidentale traverse une crise si grave qu’elle ne s’en remettra peut-être pas. Ce faisant, l’Occident ne contribue pas à « moderniser » le reste du monde, mais il exporte partout où il peut, sa propre crise, souvent au nom de sa conception des Droits de l’Homme…

Or, la modernité ne signifie pas imitation mais capacité d’adaptation aux nécessités de notre temps. C’est l’élan vital qui permet d’aller de l’avant, d’oser, d’entreprendre, de participer à l’aventure humaine.

C’est cet élan vital que les Algériens doivent s’efforcer de retrouver grâce à une thérapie collective qui passe par l’édification d’une identité commune assumée, sereine, sûre d’elle-même tout en restant disponible à l’accueil d’apports extérieurs.

Tant que l’on n’aura pas engagé cette thérapie par l’Identité, l’énergie vitale de l’Algérien restera sous le boisseau et il sera quasiment impossible de passer de la velléité à la volonté, pas plus que l’on ne peut accéder à la modernité si on ne peut s’appuyer sur un socle identitaire solide.

Il n’y a donc pas la fatalité d’une modernité exclusivement occidentale, même s’il faut prendre en Occident ce que cette civilisation a produit de positif dans de nombreux domaines. Elle est en effet aussi porteuse de valeurs universelles et elle a été capable de faire progresser toutes les sciences. Il convient donc de s’inspirer de l’attitude des Japonais au XIXème siècle, sous l’ère du Meiji : Ils ont accepté les sciences et les techniques occidentales, tout en conservant l’essentiel : leur identité. Mais il est vrai que, à l’époque, les Japonais disposaient de ce socle identitaire qui nous fait défaut.

N’étant pas dotés d’une identité cohérente et solide, les Algériens n’ont même pas été en mesure de mettre à profit la proximité géographique de l’Europe pour y puiser un savoir objectif. A contrario, c’est parce qu’ils ont su retrouver leur identité que les Européens ont été capables de puiser dans la civilisation arabo-musulmane ce qui leur était nécessaire pour produire la Renaissance, époque de basculements historiques dans tous les domaines.

Modernité et identité sont donc fortement liées. Une modernité sans identité est un facteur supplémentaire d’aliénation et d’abaissement.

La vraie modernité n’est donc pas incompatible avec l’Islam car rien, dans la religion, n’interdit de créer, d’inventer, d’innover.

Cette adaptation est une obligation ardente. Elle nous est nécessaire pour, dans l’immédiat, mettre à jour l’économie algérienne pour qu’elle soit en mesure de relever le défi de la mondialisation.

L’Islam ne s’oppose pas non plus à l’acquisition du savoir dans tous les domaines. Au contraire ! La quête du savoir et sa transmission sont des obligations. Si les musulmans ont décroché depuis des siècles par rapport aux sciences et aux technologies, ce n’est pas pour des raisons religieuses mais parce qu’ils sont privés d’une grande partie de leur énergie vitale. Leur intelligence, leur volonté, sont partiellement inhibées. Là encore, c’est par une thérapie collective que l’on retrouvera énergie, intelligence, volonté, sachant que cette thérapie doit permettre aux Algériens de retrouver un regard positif sur eux-mêmes…

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Published by Brahim Senouci
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