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26 mars 2015 4 26 /03 /mars /2015 08:19

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Epilogue

Voilà. Nous sommes arrivés au terme de cette publication du « nœud gordien » qui aura duré quinze semaines, au rythme d’une livraison hebdomadaire. Nous remercions le Directeur du Quotidien d’Oran de l’avoir accueillie. En l’engageant, nous n’avions certes pas l’ambition d’épuiser l’ample sujet que constitue la crise en Algérie. Le mot « crise » lui-même est relativement impropre. Le dictionnaire la définit comme suit : « Brusque accès, forte manifestation d'un sentiment, d'un état d'esprit ». Il s’agit donc d’un phénomène limité dans le temps et qui, de par son caractère aigu, est voué à se résoudre rapidement en débouchant sur une solution immédiate ou sur la destruction. En Algérie, le caractère à la fois aigu et chronique de la situation ne correspond pas au sens classique du mot « crise ». Nous conserverons ce vocable néanmoins mais il est intéressant de noter qu’il ne s’applique pas forcément à un pays qui connait une fièvre qui dure depuis des décennies, alors que le propre même d’une fièvre est sa brièveté.

Nous avons souhaité rassembler dans ce « feuilleton » des éléments, des analyses, des appréciations de nature à apporter des éclairages, des éléments de compréhension. Nous avons entamé ce travail par la partie qui devrait prêter le moins à la contestation, celle qui a trait aux symptômes. Nous l’avons poursuivi en pointant les causes possibles et nous l’avons clôturé en proposant des pistes de réflexion susceptibles, sinon d’offrir des remèdes « clés en mains » que nous n’avons pas, du moins pouvant déboucher sur des solutions. Nous les rappelons ci-après…

Nous avons reçu de très nombreux messages de sympathie de lecteurs qui déclarent partager ce que nous exprimons. Encore une fois, nous invitons nos compatriotes à s’engager sur ces pistes. Rien ne se fera en effet sans leur adhésion.

Nous avons une conviction : notre peuple est victime d’une pathologie dont les racines plongent dans un passé dans lequel il a eu un rôle peu gratifiant. Il a certes remporté une immense victoire en contraignant la France coloniale de se retirer d’une terre qu’elle avait bien l’intention de garder pour l’éternité. Hélas, les lendemains de la victoire ont été amers. Il y a eu d’abord la guerre des chefs, puis l’injonction au silence et à l’obéissance aveugle adressée au peuple par ses « libérateurs ». L’autophobie, ou haine de soi, développée sous la botte de l’Empire Ottoman, s’est aggravée durant la colonisation française, infiniment plus cruelle et plus destructrice que celle du prédécesseur. Hormis les massacres barbares qui l’ont rythmée, cette colonisation a été la cause de la perte de notre être culturel, de notre langue, de notre imaginaire. Elle a réussi à enraciner en nous la vision du vainqueur dans laquelle nous jouions le mauvais rôle. Nous avons intégré l’image qu’il avait forgée de nous. Nous nous sommes convaincus que nous étions naturellement voleurs, menteurs, hypocrites et cauteleux. Nous avons endossé cette tunique de Nessus qui nous colle et nous brûle la peau et dont nous ne parvenons pas à nous débarrasser.

La victoire sur le colonialisme avait pourtant ouvert la voie à d’autres peuples qui s’en sont inspiré pour s’émanciper. Elle a produit d’énormes effets jusque dans les sociétés occidentales. Elle a permis la vision d’un possible nouveau monde. Oui, notre guerre de libération et sa conclusion heureuse avaient ouvert le champ des possibles. La déception actuelle est à la mesure de l’enthousiasme d’alors. Elle conduit parfois à un sentiment d’autodestruction, à la libération d’une pulsion suicidaire que traduisent, notamment, les immolations par le feu et les équipées meurtrières des harragas. Il nous faut rompre avec cette logique mortifère pendant qu’il en est encore temps.

Des pistes de réflexion pouvant conduire à des solutions

Encore une fois, nous ne disposons pas de solutions « clés en mains ». Elles existent toutefois. Elles sont dictées par le bon sens. Ça peut être rassurant de savoir que l’Algérie n’est pas le seul pays au monde à dilapider ses immenses potentialités, ni le lieu d’élection de la pathologie de la « haine de soi ». D’autres pays connaissent des situations analogues. Le savoir permet de relativiser l’ampleur des difficultés. Il faudrait engager un cercle vertueux dans lequel, par un effort de volonté, les Algériens décident qu’il est temps pour eux de se prendre en charge et d’en finir avec des tares qui obèrent leur avenir. Voici notre contribution à l’ouverture de pistes pouvant participer de la formation de cette volonté collective.

En nous référant aux causes que nous avons identifiées dans ces colonnes il y a quelques semaines, nous pouvons proposer que la réflexion aille dans les directions suivantes.

Une écriture de l’Histoire

L’écriture de l’Histoire n’est jamais objective. Chaque peuple éprouve en effet un besoin vital de se construire son « roman national ». Les Algériens ont beaucoup souffert de la falsification de leur Histoire, non seulement par l’ancien colonisateur, mais aussi par ceux qui les dirigent. Leur « roman national » reste à écrire.

Nous avons dit à quel point les Algériens souffrent d’un manque d’estime d’eux-mêmes. Nous avons même évoqué la « haine de soi ». L’écriture de l’Histoire doit prioritairement les rétablir dans leur dignité. Il faut simplement rappeler, sans en rajouter, ce que ce peuple a accompli de positif de génération en génération. Non seulement, cette partie est occultée mais la mémoire ne retient que les épisodes malheureux, peu gratifiants. Ayant appartenu trop longtemps au camp des vaincus de l’Histoire, l’Algérien est amené à penser, consciemment ou non, qu’il s’agit d’une fatalité, qu’il est incapable de faire autrement et mieux. Ce complexe d’infériorité se manifeste souvent par son opposé : la fierté, un orgueil excessifs, symptômes de la blessure du Moi, comme le montrent les folles célébrations des victoires footballistiques, qui font leur lot de morts.

A contrario, la France sous occupation allemande a connu le déshonneur en pratiquant la collaboration d’Etat avec l’Allemagne nazie. La majeure partie de sa population s’inscrivait, sinon dans la participation à cette ignominie, du moins dans l’enfermement dans un lâche silence. Une petite partie des Français, avec l’aide de bon nombre d’immigrés, a choisi la Résistance. C’est cette dernière que la France revisite régulièrement, de son héritage qu’elle se réclame, elle qu’elle désigne comme un objet de fierté pour ses citoyens. La collaboration n’est pas niée mais « euphémisée ». Cela peut aller jusqu’à l’interdiction de films rappelant cette tache du passé comme « le Chagrin et la Pitié » de Louis Malle. Nos historiens pourraient faire de même. Leur tâche serait, il est vrai, plus ardue tant le colonisateur a pu imprimer notre infériorisation dans notre propre inconscient collectif durant les 132 années de son règne…

Il serait souhaitable que cette écriture de l’Histoire fasse apparaître la dimension fondamentale que représentent les rapports de force dans l’histoire de l’humanité. Les Algériens n’y échappent pas. Les victoires et les défaites doivent être relativisées par la présence de cette dimension. Les séquences dramatiques, parfois tragiques, qui sont des passages obligés pour tous les peuples, doivent s’inscrire dans cette grille. La leçon à en tirer est que la seule vérité qui compte est celle des rapports de force. Ceux-ci ne sont pas immuables mais ils n’évoluent pas spontanément. Ils évoluent sous l’effet du renforcement ou de l’affaiblissement des nations. Malheur aux faibles…Si l’Algérie veut se protéger, elle doit se renforcer, et pas seulement militairement. Elle doit se renforcer économiquement, socialement, politiquement et culturellement. Elle doit réfléchir à sa dépendance alimentaire vis-à-vis de l’étranger et au caractère précaire de la manne pétrolière qui sert à payer nos factures. Elle doit aussi se renforcer sur un plan immatériel, en revenant à la source d’une mémoire partagée, le meilleur gage qui soit contre les forces centrifuges qui travaillent à son éclatement. Elle doit se forger une identité qui ne soit pas une simple juxtaposition de slogans. L’écriture de l’Histoire peut y contribuer. Elle donne accès à la connaissance de la généalogie, ce qui permet d’être relié par un fil rouge à des ancêtres communs sans négliger ni dévaloriser aucune des strates qui ont constitué ce long cheminement. Elle participe ainsi à la reconstitution de la mémoire et à la lutte contre la fragmentation de notre identité. Cela nous permettra également de développer un sentiment d’appartenance très largement partagé et donc de recréer le lien entre les individus de telle sorte que nous pourrons constituer une Nation au sens plein de ce mot : un passé commun, des intérêts vitaux communs, la conviction de constituer une communauté de destin. Sans qu’il soit nécessaire d’être exhaustif, on sait bien que l’écriture de l’Histoire contribue de façon décisive à déterminer le regard qu’un peuple porte sur lui-même, à forger son identité et à déterminer son avenir.Elle fournit également la capacité à élaborer un projet de civilisation.

Un projet de civilisation

Ce projet doit être la grande affaire du peuple et de ses élites. Il déterminera l’avenir du peuple algérien pour des décennies. Signalons ici quelques points de repère vitaux.

Le choix de la langue : Nous avons soulevé cette question dans la partie consacrée aux causes. La suite coule de source : le choix stratégique, vital même, de la langue arabe dite « classique » nous paraît évident. Il est certes nécessaire d’actualiser et de mettre à niveau cette langue. Une académie de la langue arabe réunissant des experts, algériens et étrangers, pas exclusivement arabes, doit être constituée à cette fin. Il existe en effet de nombreux linguistes et arabisants en Occident qui peuvent apporter leur contribution. La « modernisation » de la langue doit aussi être mise en débat. Les préoccupations qui doivent guider les travaux sont celles de l’identité, dont l’épine dorsale est la langue, ainsi que le développement de l’intelligence de ses locuteurs. Une langue en retard sur son temps participerait à la régression alors qu’une langue dynamique, capable de s’adapter en s’enrichissant, maîtrisée par le plus grand nombre, serait l’une des dimensions des rapports de force à l’échelle planétaire. La composante berbère du peuple algérien est une part fondamentale de notre patrimoine commun. Elle doit faire l’objet d’une égale attention. L’apprentissage de tamazight doit être rendu obligatoire pour tous les Algériens, au moins durant une bonne partie de leur scolarité. La ligne rouge à ne pas franchir est celle d’un bilinguisme absolu que l’Algérie n’a pas les moyens de s’offrir. La Belgique, bien mieux dotée que nous sur les plans économique et politique est sur le point d’en mourir. Que nos compatriotes berbérophones ne le prennent pas en mauvaise part. Qu’ils prennent la mesure de notre succès commun si, demain, le tamazight devenait, avec l’arabe dialectal, une des langues de toute l’Algérie. Mais qu’ils comprennent qu’un projet de civilisation doit être adossé à une langue, certes difficile, mais apte à exprimer l’infini des nuances, la délicatesse d’un débat, la complexité de la philosophie… D’ailleurs, la question ne se posait pas durant les siècles de lumière de notre civilisation. Combien de combattants, de lettrés, de poètes, de savants d’origine berbère, mais aussi turque, persane, ouzbek, caucasienne…, ont contribué à porter cette civilisation à son apogée ! C’est bien la preuve du caractère universel, et surtout pas ethnique, de cette civilisation.

Il reste à réfléchir sur la place de la langue française en tenant compte de la réalité : des millions d’Algériens la pratiquent au quotidien. Il y en a bien plus, dans l’absolu mais aussi en termes relatifs que du temps de la colonisation. Aberration et paradoxe : l’Algérie est le deuxième pays francophone après la France. Paradoxe, puisque la France a laissé une population algérienne analphabète à 85 %, ce qui donne la mesure de l’absurdité de l’affirmation de Kateb Yacine sur le « français butin de guerre ». S’il y a « butin », il est pour la France qui a certes dû se résoudre à quitter sa colonie mais qui continue d’y exercer son influence par la langue, ce vecteur de puissance si important !Pour autant, il ne faut pas ostraciser les francophones. Ils sont une composante de la population et une expression de son identité. De fait, à long terme, selon l’évolution des rapports de force culturels et à l’aune des seuls intérêts de l’Algérie, il faudra bien poser la question du choix d’une langue étrangère comme outil d’ouverture vers le monde.

Une stratégie de développement : le choix d’une stratégie de développement est à la fois une composante et l’un des vecteurs du projet de civilisation. Le projet éducatif doit être le noyau dur de cette stratégie. Viennent ensuite les dimensions économique et sociale. Projet éducatif et langue sont indissociables. Nous avons vu ce qu’il en était de la langue, qui doit être porteuse de valeurs et d’éthique car elle structure la conscience et les inconscients individuels et collectifs de ceux qui la pratiquent. Le projet éducatif devrait avoir comme priorité absolue de remettre au goût du jour la valeur« travail ». Jusqu’à présent, la priorité était la quantité. Il fallait scolariser une population de plus en plus nombreuse. Evidemment, la qualité s’est ressentie de cet afflux. La pression démographique ayant baissé, il est temps de remettre la qualité à l’ordre du jour. Il est impératif de former de façon rigoureuse et obligatoire les formateurs, en leur apprenant à privilégier la rationalité critique et autocritique. Il faudrait mettre l’accent sur les disciplines porteuses de rationalité : les sciences dites exactes, la philosophie, la sociologie bien comprise. Ces sciences devront être au centre des programmes scolaires et permettront, à terme, de tout soumettre à l’examen critique. Elles doivent aussi donner goût à l’autocritique (méthode et vertu). Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas une vertu cardinale en Algérie. Plutôt que de se remettre en cause, chacun se dédouane en rejetant la responsabilité sur les autres (supérieurs, collègues, complot étranger ou local). C’est aussi l’absence totale de rationalité qui est en grande partie responsable de la désorganisation, des approches approximatives, des mauvais bricolages et de la gabegie dans tous les domaines. Naturellement, la priorité donnée à ces disciplines ne doit pas s’exercer au détriment de la littérature, de l’art, de la poésie. L’imaginaire doit lui aussi pouvoir trouver de quoi se nourrir.

Dans ce projet éducatif, il y a bien sûr l’enseignement de l’Histoire telle qu’elle vient d’être présentée : celle des Algériens et des autres peuples arabes, mais aussi celle des autres communautés humaines, des civilisations, des religions. L’enseignement de l’Islam doit comporter, en majeure partie, celui de la culture religieuse. Sans culture, la foi ne serait qu’une amputation, une défaite de l’intelligence. La croyance doit rester une affaire personnelle. Il faut veiller au respect de l’autre, même s’il a choisi de se situer dans un « ailleurs » culturel et religieux.

Cet enseignement, enrichi d’approches rationnelles plurielles et profanes, aurait aussi comme finalité de faire des citoyens conscients, responsables, soucieux du bien commun et de l’intérêt général, sachant partager l’espace public de façon pacifique et courtoise, engagés dans la vie associative, syndicale, politique.

Sans tomber dans l’idéalisme, il s’agit là d’une direction vers laquelle il faut tendre, en sachant que c’est un travail toujours à recommencer, à approfondir et à affiner. Il y faut une volonté farouche et de long terme.

Dans ce domaine de l’éducation comme dans bien d’autres, il ne faut pas avoir de complexe et ne pas hésiter à avoir recours aux meilleurs experts nationaux et étrangers tout en maintenant la stratégie dans la sphère de la souveraineté nationale.

Un autre objectif du système éducatif, aussi important que les autres, concerne le passage de l’intelligence individuelle à l’intelligence collective. Cela contribuerait à faire sortir l’Algérien de son individualisme pathologique, de la méfiance à l’égard d’autrui afin qu’il considère celui-ci comme un partenaire et un allié plutôt que comme un rival ou une menace.

La dimension économique et sociale de la stratégie de développement :

Système éducatif et développement économique et social sont étroitement liés. D’une part, il est primordial que le système éducatif immerge et façonne ses destinataires à la culture de l’effort, fasse du travail (bien fait !) une valeur allant de soi. Cela permettrait de sortir de la mentalité actuelle consistant à tout attendre de l’Etat et réclamer comme un droit une part, sous une forme ou une autre, de la « rente pétrolière ». C’est par le travail qu’on construit une société, que l’on parvient au bien-être, que l’on édifie une civilisation.

Le système éducatif est aussi le substrat indispensable pour relever le défi auquel est confrontée l’Algérie : l’adaptation à l’économie de marché mondialisée. Cela suppose que ce système forme, à tous les niveaux de la hiérarchie, des personnes détenant des compétences équivalentes à celles d’un Occidental de même rang. Cela permettrait de mettre l’accent sur la recherche fondamentale et sur la recherche-développement.

On pourrait identifier quelques indicateurs de la réussite et de l’adaptation de l’économie algérienne au marché planétaire à travers des objectifs à atteindre. A titre d’exemple, nous pourrions nous donner des obligations « ardentes » : faire baisser notre dépendance à l’égard des hydrocarbures de 97 % actuellement à 50 %. Nous pourrions aussi nous lancer le défi d’en finir avec notre dépendance alimentaire. Cela impliquerait la mise à niveau technologique et l’utilisation rationnelle de la terre. Il faudrait également stopper le rétrécissement de la Surface Agricole Utile, dû à l’urbanisation et à la désertification. Nous pourrions, non seulement stopper l’avancée du désert mais aussi gagner de la terre. Les Hollandais ont fait reculer la mer, devenant ainsi une authentique puissance agricole. Nous pourrions les imiter en faisant reculer le sable. Il y a également des progrès à faire en matière de gestion de l’eau…

Les effets seraient bénéfiques à plusieurs titres. Sur le plan économique, nous pourrions tabler sur une réduction de nos importations et, sans doute, d’un développement de nos exportations hors hydrocarbures. Cela donnerait aussi des pôles d’attractivité pour nos jeunes sans emploi. Sur le plan politique, la réduction de notre dépendance nous conférera une stature nouvelle. Nous pèserons davantage dans les négociations internationales que dans la situation de « clients captifs » dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Il faudrait aussi prendre au sérieux l’affaire de la construction du Maghreb. Sans doute faudrait-il commencer par rétablir la confiance en lançant des projets économiques concrets et des mesures sécuritaires pour protéger nos trois pays, soumis aux mêmes dangers. Nous finirons bien par prendre conscience que nos intérêts vitaux nous sont communs, qu’ils nous dictent l’obligation de nous rapprocher et de fonder des stratégies et des politiques communes.

Plus important : sur le plan symbolique enfin, ces victoires auraient une portée d’autant plus grande qu’elles seraient le fruit de notre engagement collectif. Elles nous permettraient de rompre avec l’idée de la fatalité de l’échec. Quelle meilleure médication pour retrouver l’estime de soi et pour redonner à notre jeunesse le goût du rêve et l’énergie pour le réaliser !

Oui, nous savons toutes les embûches, toutes les raisons qui amèneront sur les visages de beaucoup d’entre vous, amis lecteurs, une moue dubitative. Oui, le Pouvoir n’est pas prêt à jouer le rôle nécessaire de stratège qui doit être le sien dans le cadre de cette campagne de réformes profondes. Lui aussi doit prendre conscience que ce qui est présenté ici est le premier terme d’une alternative dont l’autre terme serait la remise en cause de l’existence même de notre pays. Il ne le fera sans doute pas de lui-même. Il y sera contraint par une pression populaire intelligente et pacifique. Les intellectuels devront naturellement y prendre toute leur part. Il faut que nous en finissions avec les exils, intérieur et extérieur, que nous cessions d’être, à l’image de l’Anarque, personnage d’Ernst Jünger, « cet être ne rêvant que de régner sur son royaume intérieur et de poursuivre en solitaire le déchiffrement du monde » et de céder, chaque fois que l’emprise de la société sur l’individu devient insupportable, au « recours aux forêts », « cette retraite au fond de soi »…

Cette livraison clôt donc la série de quinze articles que nous avons consacrés au « nœud gordien » algérien. Il est en fait bien plus facile d’écrire seul qu’à quatre mains : on est le plus souvent d’accord avec soi-même et on n’a pas trop tendance à soulever des controverses contre son propre ego. Quand on est deux pour un texte unique, il faut argumenter sans cesse, accepter d’être déstabilisé… Mais au bout du compte, on se rend compte qu’un texte fruit de deux approches, de deux logiques, de deux styles, est plus satisfaisant qu’un document élaboré dans le huis clos d’une pensée exclusive et solitaire. L’expérience d’une réflexion qui a besoin pour exister, pour s’affiner, de se frotter à une autre, expérience inédite dans nos journaux, mérite vraiment d’être reprise, sans modération !

Postscriptum : Le nœud gordien désignait dans l’Antiquité un nœud inextricable qui attachait le joug au timon du char de Gordias, roi de Phrygie. La légende voulait que celui qui parvenait à le dénouer dominerait le monde. Alexandre le trancha d’un coup d’épée. L’expression « trancher le nœud gordien » renvoie à la résolution d’une difficulté apparemment insurmontable de manière radicale, par la force. Cette méthode n’est pas souhaitable pour l’Algérie. Il faut privilégier la méthode douce, celle qui requiert une infinie patience, dénouer les fils entremêlés un à un…

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Published by Brahim Senouci
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zeghlul 01/04/2015 19:16

Nœud gordien
Chers messieurs, Brahim Senouci & Mustapha Benchenane
Je tiens tout d’abord à vous féliciter, pour le choix du thème (nœud gordien) ainsi que pour la voie de sa diffusion (le quotidien d’Oran), pour les efforts déployés et surtout pour le courage, le dévouement et l’amabilité pour nous avoir offert l’occasion de débattre une grande question d’une brulante actualité, d’une extrême sensibilité certes mais d’une urgente importance surtout. Comme je ne manquerai pas, non sans estime et honneur de vous demander de bien vouloir accueillir mes critiques parfois acerbes, avec une certaine attention, beaucoup de largeur d’esprit et d’indulgence, partant du même souci que nous partageons tous, celui d’ouvrir le débat, si attendu et tant nécessaire.
Cela dit, on ne peut ne pas en être d’accord sur ‘’la nécessaire séparation du politique et du religieux’’ j’ajouterais, condition inéluctable même à tout processus de modernisation …. Question pertinente certes, simple à première vue de part sa formulation, mais fort complexe par son contenu, sa genèse, sa formation ainsi que son évolution au cours de l’histoire !......Parler de séparation de deux choses c’est admettre explicitement avant d’avouer implicitement qu’ils fussent liés au paravent, voila ce qui est déjà important d’une part…..dire que le peuple Algérien est musulman dans son écrasante majorité et que l’islam est très présent dans la vie de la société……etc.… ……..et que ceci et/ou cela ne sont que des faits sociaux, qui n’ont rien à avoir avec la pratique politique, donc sans conséquence sur le fait, les rapports, et tout ce qui a attrait au champ social, est apparemment une contradiction tangible sans équivoque! Une réfutation qui me laisse sincèrement perplexe au point de ne voir aucun sens ni nécessité, ni raison même de parler de séparation ! Tout en m’épargnant l’effort supplémentaire de redéfinir ce qu’est ce que la ‘’politique’’ ?.......En toute rigueur, il peut y avoir lieu de procéder à des séparations de l’état (comme institution et forme de gouvernance parmi tant d’autre possible) et de la religion toute religion confondu, sous certaines conditions, jamais sans, bien entendu. Mais pas de séparation de la politique et de la religion qui d’ailleurs n’a aucun sens. Tant que le domaine de celle-ci (politique) n’est pas défini. Le champ de la politique est très vague et vaste, aux contours flous, indéfini et indéterminé….Toute pratique sociale sans exception, relève du domaine de la politique ……la vie politique ne se développe pas en vase clos, elle subit les effets de l’économie, de la technologie, de la connaissance, de la religion comme pratique sociale plus que rite…etc., et cela n’est que évident. La religion est un phénomène social d’abord avant qu’il soit extra ou transcendantal comme elle se le veut par vocation et fin, c’est là un constat anthropologique incontestable. Et si la dite politique influence tout les domaines de l’activité humaine, elle en reçoit en retour par voix de conséquence des influences de ceux-ci. Vouloir réduire l’islam en l’occurrence à une simple pratique rituelle ou le confiner dans un espace juste ou tout simplement privé, c’est faire abstraction de son évolution, de ses effets sur les cultures des aires d’adoption et surtout de ce qu’on appelle brièvement conditions psychosociales et historiques qui lui ont permise de résister en tant que civilisation ou culture à cette éruption de ce qu’on appelle la modernité occidentale, et c’est ce qui constitue ce que vous nommé le nœud gordien ou le fond de la problématique de la crise!.... on ne peut effectivement parler de ‘’séparation’’ si on est pas préalablement suffisamment outillé, bien renseigner et doté d’une capacité intellectuelle afin qu’on puisse être en mesure de comprendre les clivages et les sédiments qui se sont cumulés et cerner les contours de la problématique de sorte a pouvoir procéder a une minutieuse analyse profonde et rigoureuse de toute ces dites conditions d’abord.
Toujours dans la même lignée, on remarque tout au long de votre article, en pas mal d’occasion que vous ne manquez pas de relater et de dénoncer avec vigueur, une certaine pratique de faire de la politique de la part de ceux qui nous gouvernent, surtout de l’instrumentalisation de la religion, dans la façon d’user et d’utiliser certains préceptes religieux à l’occasion, parfois dans l’espoir de nous complaire nous autres administrés comme vous le dites, donc par hypocrisie ou par opportunisme, soit sans scrupule !....Sachant que l’opportunisme, bien que ça connote mal, est par essence une donne fondamentale voir même un postulat de la pratique politique. La véritable, voire, l’inéluctable question qu’on ne devrait pas manquer de poser, surtout lorsqu’on tente de faire de l’analyse, c’est plutôt ‘’POURQUOI’’ c'est-à-dire les causes et les raisons des faits, avant le comment et toutes les questions du genre. Y a-t-il une raison suffisante à cela ? ……Peut-on faire autrement ? A priori c’est fort possible,… en pratique par contre c’est quasi NON. La pratique politique, l’exercice du pouvoir, exige en général ou plutôt par principe plus que par règle, qu’on doit tenir compte de ce qui est, de ce qui existe (soit la réalité) et non de ce qui devrait être ou supposé être……C’est cette triste réalité là, c'est-à-dire ‘’l’instrumentalisation de la religion’’ quand la conjoncture l’exige, qui doit nous interpeler nous autres qui essayons de rendre intelligible le phénomène afin de l’entendre, et ce que les autres qui gèrent, politiciens, politicards et consort, essaient de conjuguer aux temps opportuns et cela va de soi. Ce n’est pas du tout paradoxal ni anormal, que, ceux qui pensent la politique ne sont pas aussi ou autant capables de la faire, qui d’ailleurs n’est pas de leur ressort !....autrement dit, on ne peut demander à ceux qui exercent le pouvoir, ceux qui font de la politique, de la penser ; c’est là parait il, l’une des graves et rare erreur de Platon (une cité qui doit être gouvernée par les philosophes!) …. Entendre la problématique de la pratique politique autrement ou contrairement c’est non seulement se leurrer ou plus encore, faire preuve d’un manque de lucidité, de rigueur et d’objectivité.
Entre autre, vous écrivez quelque part, quelque chose comme suit : Le peuple a manqué un rendez-vous crucial avec l’histoire en choisissant un parti, le F.I.S, qui n’est rien d’autre qu’une version ‘’islamisée’’ du F.L.N. qui a ruiné le pays !...Beau et élégant texte...dont les style subjugue, fascine, qui fait bruit, qui raisonne, qui chatouille...Sans plus hélas, voire, vide de sens, qui n’explique rien, ni ne décrit la réalité politique ou l’état d’une transition du pays en cette époque précise…Ce n’est pas aux peuples ou n’importe quelle communauté pour aussi organisée soit elle, de fixer un rendez vous avec l’histoire ! Cela ne dépend pas d’elle ; comme il n’est pas a la porté d’une quelconque volonté individuelle ou collective soit elle d’influencer ou de précipiter le cours de l’histoire…….L’évolution de l’histoire est une affaire qui relève de la dialectique, dont le nombre et l’ordre des facteurs agissants échappent même à toute formalisation pour qu’on puisse la mettre en équations ou sous forme d’un algorithme, traitable par une super-intelligence de type cybernétique de sorte à pouvoir anticiper les faits ou les ordonner à sa guise.
Pour revenir a cette notion vague et flou qu’on appelle ‘’peuple’’, où, paradoxalement tous tentent de parler en son nom, quand ils ne s’approprient pas ce droit à son insu ou sans son consentement!....le pouvoir parle au nom du peuple, les oppositions en leurs diversités aussi, tous pense légitimement le représenter ! C’est quoi donc, exactement le peuple en terme ou valeur intrinsèquement politique ?... Le concept de peuple est un concept qui relève plus du domaine de l’anthropologie proprement dite que celui de la politique, en user en politique, s’en servir avec abus, c’est prendre le risque de le rendre ambigu, quand on glisse pas dans la démagogie populiste, qui peut entrainer vers l’illusion en donnant l’image qu’on est en face d’une masse homogène et uniforme ! Tout le contraire de la réalité !... Le peuple est une entité hétérogène, constituée de couches et classes sociales diverses et diversifiées dont les intérêts d’ordre matérielles et idéologiques, sont presque divergents quand ils ne sont pas souvent antagonistes ….Et dont les clivages surtout, sont à surveiller l’ampleur des conséquences afin d’éviter les graves fractures et d’en assurer la stabilité et l’équilibre difficile du corps social englobant. Faire de la politique c’est non seulement tenir compte de cette grande et indiscutable réalité, mais c’est surtout composer avec et non en faire aisément abstraction, au nom de on ne sait quel idéal ou quel agent réducteur-unificateur, cela d’une part.
D’autre part, faire endosser l’échec au seul parti politique le F.L.N en l’occurrence, ou le responsabiliser partiellement, ce n’est pas non seulement faux, mais c’est aberrant !.....le F.L.N tel comme il a été crée et conçu, ce n’est pas un simple parti politique au sens conventionnel, mais bel et bien une mouvance, un front de circonstance surgi en une conjoncture délicate bien que favorable, englobant en son sein toute une panoplie de sensibilités et tendances idéologico-politiques parfois disparates, unifiées en extrême urgence sous les pressions dues aux impératifs de la conjoncture plus qu’aux exigences des consensus, dont le seul but est de mener la lutte contre le colonialisme comme condition primordiale avant tout et d’abord. Tel est donc le F.L.N de part son essence et sa fin. ….Que l’on a essayé ou tenté sous les pressions de l’aile apparemment dominante (a savoir les nationalistes), de le transformer en parti politique d’avant garde, cela a été un échec. Echec, qui d’ailleurs était patent à priori, apparemment évident vue les conditions de sa genèse et les raisons qui ont permis son émergence. C’est ce qui explique en gros sa quasi impossibilité à gouverner la nation, et c’est ce qui implique par voie de conséquence, que l’état post- colonial ne pouvait être gouverné que par des militaire ? Comme ça été bien le cas (soit l’A.L.N branche armée du F.L.N) comme seule force organisée (à tendance nationaliste voir patriotique) apparemment cohérente, surtout peu teintée, relevant de l’ordre logique émanant du primat de la lutte armée dans ce combat anticolonial. Soit un état gouverné par des militaires par des moyens et méthodes militaires et non des militants d’un parti même majoritairement nationaliste fut-il, de sorte que les décisions se prenaient au seins du conseil militaire (selon l’ordre hiérarchique) nommé conseil de la révolution (…..) et NON au sein des arcanes du parti, après durs et implacables débats comme cela est de coutume même dans le cas des partis dit uniques!......A titre d’argument, depuis le putsch (justifié ou pas), du 19juin 1965 il n’a jamais été tenu un congre du FLN jusqu'à la date cruciale après la mort du chef de l’état 1978! Congrès circonstanciel, exigé par la délicate conjoncture et les enjeux, afin de désigner en urgence, en poste de chef d’état (comme centre de pouvoir) et non pour décider une politique à entreprendre ! Vouloir ou tenter comprendre ce qu’est le FLN, exige, à tous ceux qui veulent comprendre la crise politique Algérienne (qui d’ailleurs persiste), de se pencher sur les véritables mobiles, les causes exactes et les raisons profondes qui ont empêché la tenue d’un tel congrès !.....
Ainsi donc, il y a lieu de mentionner que le pays en cette époque ne fut jamais gouverné par un parti politique même, pas unique soit il, ni le F.L.N a fortiori, comme on tente de nous le faire croire injustement d’une façon injustifiée ! juste pour cacher cette triste vérité, qu’il fut réellement gouverné par une simple pure et dure oligarchie en mal de légitimité et surtout sans ligne politique franche et claire, une oligarchie qui gouvernait à défaut au nom d’un patrimoine historique glorieux appelé F.L.N., dans un contexte d’équilibre international favorable imposé par la guerre froide et dans l’absence d’une dynamique interne ou d’une société a peine en voie de structuration. Telle est, grosso modo la triste réalité et l’état des lieux en cette époque… Donc, responsabiliser le FLN qui a existé en tant que patrimoine historique potentiel, seulement en symbole jamais en acte, en cette période postcoloniale cruciale, est en soi, une duperie plus qu’une faute d’analyse irrémissible et un manque de rigueur flagrant.
En absence de la dynamique interne d’un système en altération ou altéré déjà, où les forces intérieures sont dans une phase de léthargie aigue, et au-delà du modèle ‘’d’état’’ occidental comme forme de gouvernance devenu patrimoine universel ; l’état postcolonial s’est façonné et construit à travers les luttes contre les forces extérieures comme il ne peut en aucune manière être en dehors de cette logique, il va de soi donc que cet ‘’état’’ ne pourrait d’être que provisoire, dans l’attente que cette dite dynamique se déclenche et où les forces intérieures entrent en éruption d’où les luttes qui s’ensuivent qui seules seront capable d’en déterminer la nature de l’état politique comme système de gouvernance et de gestion des relations sociales, sur la base des les rapports de forces et des équilibres qui en résultent, et non absolument autrement. Entre parenthèse , le colonialisme ou le fait colonial est une conséquence de cette altération du système (pour des raisons quand peut parfaitement élucider par une critique objective du patrimoine culturel en sa totalité et les fondements sur lequel il repose) et non sa cause comme on tente de nous le faire croire, évitant par la même toute critique ou plus encore autocritique tant nécessaire a toute renaissance. Autrement dit c’est bien dans ce cadre et dans cette optique là qu’il faut entendre et appréhender le phénomène ‘’islam politique’’…Dire que le F.I.S (comme mouvance de cet islam politique parmi tant d’autre) n’est rien d’autre qu’une ‘’version islamisée ‘’ du F.L.N c’est non seulement une pure aberration voire un non sens mais une méconnaissance terrible et totale de cet ample phénomène en soi. Si le FIS est une version islamisée du FLN, les autre mouvances et partis islamistes surgis en d’autre lieux de cette ample et même sphère arabo-islamique, sont des versions de qui et de quoi ?... Il n’y a pas d’histoire de nation comme le dit si bien TOYENBY, il n’y a que d’histoire de société. L’Algérie fait parti d’une certaine société, d’une certaine culture et d’une certaine aire civilisationnelle de part la culture et l’histoire, elle ne peut donc être ailleurs et de ce fait elle ne peut qu’interagir avec. Donc le FIS n’est qu’une version Algérienne d’une vaste et complexe mouvance appelé islam politique ; une donne incontournable, prendre position pour ou contre, ne change absolument rien à l’entêtement des faits.

mebbani tadj 26/03/2015 11:30

je dois dire que c’est un thème d’actualité et extrêmement opportun pour une réflexion globale sur la situation du pays, en considérant les transformations socio-historiques des cinquante dernières années et en pensant à l’avenir prévisible. La réussite (ou l’échec) de notre pays à construire la modernité sera évaluée sur le critère d’élaboration de la société civile. Une telle affirmation, lourde de sens, nécessite une approche théorique qui mobilisera l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’économie politique et la philosophie.

mebbani tadj 26/03/2015 11:11

Un pays qui se vide de ses cerveaux est comme un corps qui se vide de son sang. Une société qui se vide de ses compétences est comme un corps sans âme.

Brahim Senouci 26/03/2015 11:48

Bonjour, Tadj. Merci pour tes commentaires. Pas trop de pessimisme s'il te plaît. L'Histoire est riche de ses ... inversions, souvent inattendues!

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