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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 14:24

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Dixième partie : Un régime politique marqué par la confusion et l’inadaptation

Nous nous demanderons ici-et puisque nous en sommes à l’analyse des causes de la situation complexe et très préoccupante dans laquelle se trouve l’Algérie - si le « Pouvoir » a sa part de responsabilité et, si oui, laquelle.

Un Pouvoir, produit de l’Histoire

Durant la période coloniale, selon les moments et avec une intensité variable suivant la violence de la répression, il y a eu une vraie vie politique algérienne. On peut même soutenir qu’il y avait une classe politique algérienne qui s’est efforcée de jouer son rôle dans des conditions particulièrement difficiles. Une partie d’entre elle a émergé et s’est imposée au début des années 50 en optant pour la lutte armée avec l’indépendance pour objectif.

Il est temps de reconnaître une réalité : si, en 1954, on avait consulté le peuple algérien sur la question de l’indépendance ou de la continuation du lien avec la France, il aurait très probablement voté massivement en faveur de l’indépendance. Mais ce choix ne lui a pas été proposé. Pour autant, ceux qui auraient voté « oui » à l’indépendance n’étaient pas tous prêts à sacrifier leurs vies pour que renaisse une Algérie souveraine. C’est là que s’est inscrite l’action coercitive du FLN et de l’ALN pour que l’ensemble du peuple algérien se trouve sur la même ligne. Les moyens de la dictature ont été utilisés à l’égard des « tièdes », des « mous », des « récalcitrants », et plus clairement contre ceux qui, à tort ou à raison, étaient qualifiés de « traîtres », certains l’étant vraiment, d’autres si peu ou pas du tout.

L’approche binaire l’a emporté : « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous »… Si cette psychologie peut, à la rigueur, s’expliquer en temps de guerre, elle ne se justifie plus une fois l’objectif atteint. L’indépendance acquise, ceux qui ont exercé le pouvoir ont continué à s’inscrire dans cette démarche marquée par le refus du dialogue, de la contradiction, du pluralisme. Ce refus est contenu dans cette apostrophe de Boumediene : « ceux qui ne sont pas contents de vivre sous notre beau soleil n’ont qu’à partir ailleurs ! »

L’état d’esprit induisant le parti unique et la dictature, trouve sa source dans les conditions de la guerre de libération. Il a prévalu après 1962 et il ne s’est atténué, de façon toute relative, qu’à la suite des émeutes d’octobre 1988.

Ceux qui ont assuré la direction du mouvement national à partir de novembre 1954 et qui ont, par tous les moyens, mobilisé le peuple algérien, avaient-ils, pour autant le profil, la compétence, l’envergure, pour diriger un Etat digne de ce nom ?

La personnalité de Ben Bella, premier Président de la République algérienne indépendante, n’est-elle pas, à elle seule, une réponse à cette question ?

En effet, le colonisateur n’a pas vocation à préparer le colonisé à accéder à la liberté. Ce n’est donc pas un hasard si, en 1954, près de 90 % des Algériens sont analphabètes et 85 % le sont en juillet 1962…

Parfois, l’Histoire, dans des périodes exceptionnelles, produit des personnalités hors du commun. L’Emir Abdelkader était de ces hommes qui marquent l’Histoire. Il est vrai qu’il avait bénéficié d’une instruction très poussée, qu’il avait acquis le goût de la poésie et que sa pratique religieuse était imprégnée de la sérénité et de la sagesse qu’il découvrait en lisant celui qui est demeuré son maître, Ibn Arabi. La guerre de libération n’a pas produit des êtres de cette stature et il en est de même depuis 1962. C’est vrai que son caractère impitoyable, sans merci, ne laissait guère de place à l’instruction, à l’éveil à la beauté des choses. La seule hantise était de demeurer en vie, en infligeant le plus de mal possible à l’armée coloniale. De ce fait, aujourd’hui encore, il n’y avait en Algérie ni femmes ni hommes d’Etat en 1962. Bien que les choses aient radicalement changé avec la libération du pays, l’Algérie n’a toujours pas produit un personnel politique apte à prendre en charge les affaires de la Nation. La responsabilité de cet état de fait n’incombe plus, aujourd’hui, à l’ex colonisateur. Elle est à chercher dans les profondeurs de la réalité algérienne. Celle-ci est complexe, confuse. Le régime politique l’est tout autant.

Le passage de la dictature à un régime hybride

Une chose est donc certaine : ceux qui ont pris la direction du pays en 1962 n’avaient aucune expérience, aucune compétence pour édifier un Etat et gouverner un peuple. Ce sont d’abord et avant tout les rapports de force qui ont prévalu dès 1962, et qui ont conduit à l’« élection » de Ben Bella, soutenu par Boumediene, chef d’une armée qui représentait la seule force organisée face à la désolation des maquis et à un peuple épuisé par les sacrifices incommensurables, consentis durant plus de sept années de guerre. Toutes les conditions étaient réunies pour que le pouvoir lui soit confisqué. Acteur, sujet de l’Histoire pendant la guerre, il s’en est retrouvé l’objet et il n’est toujours pas sorti de cette posture en ce début de 21ème siècle.

L’armée a été – et reste dans une certaine mesure- le cœur et l’axe du pouvoir. Elle a été et reste l’épine dorsale de ce qui ressemble de façon assez lointaine à un « Etat ». C’est en juin 1965 qu’elle a pris ouvertement le pouvoir, en organisant un coup d’Etat contre Ben Bella, qui était loin d’être un démocrate. L’armée, dirigée par Boumediene, a installé une dictature militaire, le FLN, parti unique, n’étant que la façade civile de ce régime militaire tout-puissant.

Si une seule chose devait qualifier les dirigeants algériens depuis l’indépendance, c’est leur incompétence. En effet, tous leurs choix se sont avérés désastreux : le pseudo « socialisme », la stratégie de « développement », fondée sur la théorie de « l’industrie industrialisante », théorie échafaudée par l’économiste grenoblois Gérard Destanne de Bernis, tout heureux de trouver en Algérie un champ d’expérimentation. Nous en avons aujourd’hui les fruits amers, sous la forme notamment d’entreprises nationales chroniquement déficitaires, et une industrie en ruine dont les rares fleurons ont été vendus à l’encan, comme le complexe sidérurgique d’El Hadjar. Pour faire bonne mesure, Boumediene a lancé aussi la désastreuse « révolution agraire » qui a ruiné l’agriculture algérienne et la mise en place d’un système « éducatif » qui, loin de développer l’intelligence et l’esprit critique, a injecté dans les cerveaux l’ignorance et l’obscurantisme…

On aurait pu, légitimement, s’attendre à ce que, le temps passant, ces dirigeants gagnent en qualité, en conscience, en lucidité et en pertinence. Il n’en est rien, 53 ans après l’indépendance. Aujourd’hui, il n’y plus l’ombre d’une stratégie de développement mais un saupoudrage destiné à gagner du temps, au prix d’une gabegie des moyens financiers dont dispose le pays, non pas grâce à des richesses produites par le travail des Algériens mais uniquement par les recettes d’exportation des hydrocarbures.

Le régime a une part de responsabilité considérable dans l’apparition et le développement de l’extrémisme à visage religieux, dit « islamisme »… Celui-ci est, en grande partie, le produit des politiques économique, sociale et culturelle menées depuis 1962. Il s’explique pour l’essentiel par des causes internes et non, comme on le dit trop souvent, par des ingérences étrangères, saoudiennes ou autres.

La décennie tragique des années 90 est la manifestation sanglante de cet échec : l’incapacité de ceux qui ont gouverné le pays depuis l’indépendance à faire vivre en paix les différentes composantes du peuple algérien, l’incapacité à assurer et garantir la sécurité de ce même peuple sur l’ensemble du territoire national.

Quant à sa nature même, et cela depuis la fin des années 80, le régime n’est plus vraiment une dictature sans pour autant être une démocratie.

Il n’est plus une dictature car la liberté d’expression est très largement tolérée et pratiquée. La presse, arabophone et francophone, est souvent violente dans ses critiques et dénonciations des faiblesses et des dévoiements de la politique menée par les dirigeants.

Mais il ne s’agit pas d’une démocratie car deux facteurs fondamentaux font défaut : une compétition pacifique pour le pouvoir selon des règles très largement acceptées et scrupuleusement respectées. A cet égard, et dès que l’on touche à l’essentiel, c’est-à-dire au pouvoir, le pluralisme politique apparaît pour ce qu’il est : un leurre… Le second facteur qui caractérise la démocratie et qui n’existe pas davantage en Algérie est l’Etat de droit dont l’élément central est la soumission de l’Etat au droit, ce qui suppose une justice indépendante du pouvoir.

Quant à la corruption, il a déjà été dit dans nos analyses précédentes qu’elle est généralisée en ce qu’elle affecte l’ensemble de la « société » et non pas seulement les dirigeants. A cet égard, les opposants au régime et la presse étrangère s’autorisent une facilité coupable en croyant tout dire lorsqu’ils affirment à propos du régime algérien qu’il est constitué de « généraux corrompus qui détournent à leur seul profit la rente pétrolière ». Ce propos réducteur n’est pas une analyse mais une affirmation qui est loin de recouvrir la réalité dans toute sa complexité.

Un Pouvoir à l’image de l’Algérie

Le refus ou le manque d’outils d’analyse conduit souvent à accoler l’adjectif « opaque » au Pouvoir… Or, il ne s’agit pas d’opacité mais de pathologie.

Les apparences d’un Etat sont là : des appareils d’Etat, c’est-à-dire une armée, une police, une administration. Mais l’Etat en tant que concept n’est assimilé ni par le peuple, ni par les gouvernants.

Le système d’identification et d’appartenance correspond à des structures archaïques telles que le clan, la région, la zaouïa, l’ethnie, des réseaux clientélistes, des relations de subordination, ceux « d’en bas » attendant une protection venant de « ceux d’en haut », en échange de leur soumission.

Le Pouvoir n’est pas non plus une « assabiya » au sens où l’entendait Ibn Khaldoun, car la « assabya » suppose non seulement l’existence d’un groupe fondé sur la solidarité, mais aussi une cohésion sociale qui fait défaut en Algérie.

Dire également que les Algériens rejettent l’Etat parce qu’il leur rappellerait une autorité étrangère – le beylik ottoman ou la France coloniale – a quelque pertinence mais n’épuise pas la question. La vérité est que, en Algérie, on n’a pas encore accédé au degré d’abstraction que nécessite l’appropriation du concept d’« Etat ». Dirigeants et peuple se rejoignent dans ce déficit dû à l’absence totale de tradition politique en la matière. Le concept de « loi » n’est pas non plus intériorisé notamment parce que ce que l’on présente sous ce vocable est arbitraire et inégalement appliqué…

Ils se rejoignent aussi en ce que la prétendue « opacité » n’est que le reflet du trouble qui caractérise l’identité algérienne…

En forçant le trait, on peut, à l’issue de toutes les analyses auxquelles nous avons procédé auparavant, dire qu’à la « tchaktchouka » identitaire correspond la « tchaktchouka » politique, l’une étant le reflet de l’autre et inversement.

Fondamentalement, il ne s’agit, ni de « généraux corrompus qui détournent à leur seul profit la rente pétrolière », ni d’un régime caractérisé par l’« opacité ». Le problème est bien plus grave : c’est une pathologie très largement partagée. Il ne suffira donc pas, pour résoudre le problème, de remplacer des hommes et des femmes par d’autres hommes et d’autres femmes, ni de chasser une équipe pour la remplacer par une autre, car le mal qui ronge le pays concerne tout le monde. En effet, tout se tient : la « cacophonie » linguistique, l’affaissement de la religion qui ne parvient plus à fonder et à souder une communauté, la perte des valeurs, notamment celles que porte la civilisation musulmane, la mondialisation qui affecte l’identité…

Le régime politique est un des éléments de ce tout. Il est en miroir avec lui…

C’est une approche systémique qu’il faut adopter pour essayer de comprendre la réalité algérienne dans sa globalité, et surtout ne pas isoler l’un des éléments par rapport aux autres auxquels il est lié.

Dans notre prochaine livraison, nous étudierons les causes et les effets d’un mal qui n’est pas spécifiquement algérien mais qui se manifeste dans notre pays avec une acuité particulière, la « haine de soi »…

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Published by Brahim Senouci
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commentaires

BACHAGHA Mohamed 03/03/2015 00:54

Excuser les erreurs sur: (par qui si ce n'est...) et ( non pas )

BACHAGHA Mohamed 03/03/2015 00:50

Bonjour, je viens de lire vos les écrits contenus dans votre blog. Je salue en vous ce sentiment patriotique qui fait que vous donnez tant de peine à produire ses analyses aussi précises et profondes. Quoi que je ne partage pas votre avis sur l'industrie industrialisante, laquelle je pense avec le système éducatif ont été les réalisations les plus bénéfiques de l'ère Boumediène, lles autres domaines ont pratiquement été ratés bien sur: système politique, agriculture, tourisme culture, etc...

Aude là de cet aspect analyse que notre élite produit régulièrement toutes spécialités confondues et non sans pareille précision, notre pays étant géré en contre sens de la science et même du bon sens, le problème qui se pose avec acuité est celui du changement, à savoir par qui ce ce n'est par l'élite elle même. Je pense que notre pays est en manque d'une élite n'ont pas celle qui produit des analyses,des idées , des solutions à nos problèmes, mais de celle qui s'engage par les méthodes et les moyens efficaces pour apporter ce changement tant attendu sans provoquer la désintégration. .

Brahim Senouci 05/03/2015 08:20

Merci pour ces réflexions qui nous confortent dans notre entreprise!

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