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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 08:00

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Septième partie :L’identité et l’absence d’une épine dorsale linguistique

Le Quotidien d'Oran, 29 janvier 2015

La langue est le cœur, le noyau dur, la clé de voûte de l’identité d’un peuple. Si nous mettons autant de gravité, voire d’emphase, dans cette affirmation, c’est parce que nous constatons qu’elle est loin de faire l’unanimité, aussi bien dans la population que dans les rangs des intellectuels. En règle générale, elle est assimilée à un simple vecteur de communication dont on peut changer, qu’on peut abandonner sans grand dommage. C’est avec une grande légèreté que l’on voit fleurir toutes sortes de propositions, comme s’il s’agissait de donner un avis sur la couleur qui conviendrait à une façade. Erreur funeste. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder ce qui se passe à l’étranger, notamment dans les pays avancés, dans lesquels cette question est centrale.

La place de la langue à l’étranger :

La France d’avant la Renaissance est un pays très provincial et, à la différence de la plupart des autres nations européennes (Angleterre, Allemagne, Espagne....), une construction politique sans unité linguistique. Les patois, totalement étrangers les uns aux autres, y fleurissent. La langue savante est le latin, langue officielle de l’administration. L’ordonnance de Moulins, édictée par Charles VIII en 1490, complétée par celle de Louis XII en 1510 décrète l’exclusion du latin et impose l’usage des langues maternelles pour tous les actes de justice. Le grand changement se produit en 1539, date à laquelle François 1er édicte l’ordonnance de Villers-Cotterêts, qui constitue l’acte fondateur de la primauté et de l’exclusivité du français langue officielle du droit et de l’administration. C’est un immense chamboulement qui n’arrive pas par hasard. Ce sont les premières décennies de la Renaissance, la rupture avec le Moyen-âge, le début de la rationalisation de la société française et le début de l’Etat-Nation.C’est la naissance de l’Occident moderne. Ce n’est pas un hasard non plus que la réalisation de l’Etat-Nation coïncide avec l’unification de la langue. Machiavel, dans « Le Prince », déclare son admiration pour les Etats-Nations Français et Allemand dont il oppose la réussite à l’échec d’une Italie éclatée.De plus, le français, cette langue commune décrétée obligatoire, n’est pas née ex nihilo. Elle procède en ligne directe de la langue d’oïl, dont il convient de rappeler qu’elle se constitue d’un ensemble de dialectes mutuellement intelligibles, nés de la rencontre du latin et du lointain francique à l’époque de Charlemegne. Comment ne pas faire le rapprochement avec notre arabe dialectal et ses déclinaisons à l’infini suivant les régions ? Il y a toutefois une différence de taille. En France, ce sont les dialectes de la langue d’oïl qui ont fusionné pour donner la langue savante, le français moderne. En Algérie, les différents parlers dialectaux sont issus de la langue savante. Inutile donc de tenter de construire une langue savante en les mixant. La langue savante est la langue mère, l’arabe !

Israël s’est construit d’abord sur un crime, celui de la dépossession et de la condamnation à un exode qui perdure pour les Palestiniens. Ses dirigeants historiques ont beau invoquer un cadastre divin, ils ne parviennent pas à gommer totalement le caractère artificiel de cet Etat. Il a fallu battre le rappel des juifs venus des quatre coins du monde, qui ne se connaissaient pas, qui étaient porteurs de coutumes, de cultures extrêmement différents et qui parlaient des langues totalement inintelligibles entre elles. Ils parlaient en effet les langues des pays d’où ils étaient issus, l’allemand, le russe, l’arabe…, mais aussi des versions judaïsées dont la plus sophistiquée est le yiddish, sous-produit de l’allemand et de vieil hébreu. Les dirigeants sionistes de l’époque ont compris qu’ils ne pouvaient assurer la cohésion d’un groupe aussi disparate, traversé par des tensions racistes, en l’espèce entre ashkénazes et sépharades. Le racisme anti arabe qui frappait les Palestiniens qui avaient réussi à se maintenir en Palestine était plutôt bien porté. Pour garantir la survie de la communauté juive, la seule solution était de fonder une langue commune. En quelques années, ils réussirent à construire cette langue, version moderne de l’hébreu ancien ainsi revivifié. Il se dit souvent qu’Israël ne peut se maintenir que par la guerre et que la paix le mettrait en danger de dislocation. C’est en partie vrai. Israël tient aussi, et peut-être même surtout, par la langue partagée !

Un détour par le Japon ? Certes. La langue japonaise s’est construite sur un alphabet d’importation, des idéogrammes venus de Chine, les Kanji. Il y en a plus de 40.000 ! Les plus lettrés en connaissent à peine 2.000. Pour lire le moindre roman de gare, la plus petite feuille de chou, il faut avoir un dictionnaire à proximité, même si on est le plus fin des lettrés. Dans un souci de simplification et de facilitation de l’accès à la modernité, le Japon a entrepris de simplifier son alphabet. Dans une première phase, un alphabet latin, le Romaji, a été introduit. Il a été très vite abandonné presque complètement. Son usage s’est limité à l’apprentissage de la prononciation du japonais à l’usage des étrangers. Il faut noter qu’une fois cet apprentissage abandonné, le Romaji est définitivement banni du cours. Il y a eu également les Hiragana, des caractères formés à partir des Kanji mais très simplifiés et en nombre beaucoup plus réduit. Il y a enfin les Katakana, utilisés exclusivement pour les mots d’emprunt et les noms étrangers. Pour finir, la base de l’alphabet actuel du Japon est formée de Kanji. Le Romaji est exclu dans l’enseignement pour les enfants, simplement toléré pour celui des étrangers en phase d’apprentissage avec une forte recommandation à son abandon dès que possible. La base de la langue est constituée des Kanji. Les Hiragana ne sont admis que quand il n’existe aucun Kanji pour décrire un objet, une situation… Ainsi, le Japon moderne, confronté à la difficulté de la langue, a choisi d’abandonner ses velléités de transformation et les écoliers japonais continuent de suer sang et eau pour apprendre une faible partie des 40.000 idéogrammes qu’ils ont reçus en héritage du voisin chinois pourtant tellement honni. C’est que la détestation de ce voisin encombrant a été moins forte que les siècles de présence des Kanji qui en font un des constituants de l’âme du Japon…

Qu’en est-il en Algérie ?

On l’aura compris, ce long développement préfigure notre propos sur l’Algérie… L’une des causes essentielles du trouble de l’identité vient de ce que la question de la langue n’est pas réglée. Les trois exemples mis en exergue témoignant de son importance dans la construction de l’identité d’une nation et la cohésion d’une société. La question de la langue n’est pas une question technique, mais une question de fond. La langue structure la conscience et l’inconscient des individus et des peuples. Le désordre linguistique renvoie au désordre qui s’installe dans les cerveaux et qui se traduit, par le phénomène de la projection, par des actes et des conduites incohérents, irrationnels.

L’arabe dialectal, langue maternelle du plus grand nombre, n’est pas une langue de civilisation, d’abord parce qu’elle se décline différemment d’une région à l’autre. Elle aurait tout de même pu prétendre à ce statut il y a quelques décennies quand elle avait gardé une proximité familière avec la langue savante dont elle procède, l’arabe, et quand les différences entre régions étaient principalement des différences d’accent. Tel n’est pas le cas aujourd’hui. Des décennies d’errance linguistique l’ont considérablement appauvrie. Paradoxalement, les différences régionales se sont estompées. Le paradoxe n’est qu’apparent. C’est cet appauvrissement qui est à l’origine de cette unité mal venue parce qu’étant le fruit d’un nivellement national par le bas. Les nostalgiques de la langue de Kaki ou de Alloula, de la subtilité poétique des Bokalas algéroises qui rythmaient les soirées du Ramadhan, des chants du melhoun et de la musique andalouse, ne peuvent qu’être choqués par le sous-créole mêlant sans vergogne vocables berbères, arabes, français espagnols…, qui a cours aujourd’hui. Le fait que certains « grands esprits » proposent de faire de ce galimatias notre langue nationale laisse songeur. S’ils y parvenaient, ce qu’à Dieu ne plaise, ce serait la certitude d’une régression dans tous les domaines.Comment une langue aussi appauvrie pourrait-elle satisfaire l’exigence d’être le vecteur de civilisation dont l’Algérie doit se doter ?

Le berbère, langue des origines, a subi des outrages comparables. Il souffre de l’absence d’une littérature plongeant aussi loin que sa présence dans le passé. La langue elle-même, le tamazight s’est bien appauvrie et ne se souvient plus guère de la poésie de Si Mohand U Mhand. Des efforts méritoires sont déployés actuellement pour lui redonner sa substance originelle et, dans le même mouvement, de le moderniser. Il y a une vraie préoccupation culturelle dans les régions berbérophones. La chanson, la poésie, le théâtre y sont très présents. Toutefois, cela ne va pas sans mal. Il ya d’abord le choix de l’alphabet. C’aurait pu être l’alphabet arabe, comme pour l’ourdou, le persan, ou le turc d’avant Atatürk. Cette option ne semble pas avoir les faveurs des faiseurs d’opinion. On peut le regretter, Cela aurait pu constituer un encouragement à l’unité. Il faut certes respecter le choix des forces qui militent pour un retour de tamazight sur le devant de la scène. Nous appelons nous-mêmes à l’élargissement de son enseignement à l’ensemble du pays, parce que nous sommes tout à fait convaincus que cet héritage est celui de la nation tout entière et qu’il n’a pas vocation à être confiné dans des régions déterminées. Il faut cependant prendre garde à ce que des choix peuvent avoir une portée qui dépasse les désirs de leurs promoteurs. Il en est ainsi du recours aux caractères latins que préconisent certains groupes. La résistance à la colonisation, les rébellions multiples qui ont touché toutes les régions, jusqu’à la guerre d’indépendance qui nous a permis d’en finir avec la parenthèse humiliante de la sujétion, sont autant de marqueurs d’une volonté nationale. Il ne s’agit dons pas de rapatrier des éléments pouvant évoquer précisément cet ordre colonial. A défaut de l’arabe, le tifinagh aurait l’avantage de ne pas donner corps à cette crainte et aussi d’intégrer symboliquement l’héritage culturel de la Phénicie. La revendication d’octroyer le statut de langue nationale et officielle à tamazight peut être débattue. Au stade actuel, c’est-à-dire au stade où nous vivons une identité fracturée, où des forces centrifuges puissantes sont à l’œuvre, où l’Algérie vit sous l’empire de la menace d’une désintégration, il faut s’interroger sur la pertinence de l’établissement immédiat d’un bilinguisme absolu. Dans une Algérie qui aura conjuré ses démons, qui se sera réconciliée avec elle-même, avec sa mémoire, quand nous disposerons d’un roman national dans lequel apparaîtra tout ce qui nous constitue, la question ne se posera même pas. Nous parlerons tous arabe et tamazight ! La langue arabe nous fournit déjà le nécessaire véhicule de nos échanges conceptuels. Elle permet la nuance, gage de débats sereins et apaisés. L’Algérie n’a pas vocation à demeurer pour l’éternité un pays du tiers-monde, incapable de s’intégrer en tant qu’acteur dans le mouvement du monde. Il ne lui est pas interdit d’aspirer à devenir une puissance qui compte. Or, la langue est le vecteur d’une politique de puissance. L’exemple étasunien notamment est là pour nous montrer que le rayonnement d’un pays est adossé à sa puissance culturelle et linguistique…

Quant à la langue française, dont certains groupes voudraient faire LA langue nationale, elle est fortement connotée puisqu’elle est la langue du colonisateur. C’est en français qu’étaient « interrogés » nos compatriotes dans les villas Susini, les casernes et les commissariats. C’est en français que l’on torturait. Ceux qui souhaitent promouvoir cette langue nous assurent qu’elle est porteuse de « progrès » et de « lumière ». Laissons le soin à Alexis de Tocqueville de leur répondre :

« La société musulmane, en Afrique, n’était pas incivilisée; elle avait seulement une civilisation arriérée et imparfaite. Il existait dans son sein un grand nombre de fondations pieuses, ayant pour objet de pourvoir aux besoins de la charité ou de l’instruction publique. Partout nous avons mis la main sur ces revenus en les détournant en partie de leurs anciens usages; nous avons réduit les établissements charitables, laissé tomber les écoles, dispersé les séminaires. Autour de nous les lumières se sont éteintes, le recrutement des hommes de religion et des hommes de loi a cessé; c’est-à-dire que nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître. »

Certes, la langue française peut faciliter l’accès à un niveau appréciable de culture générale ou de compétence technique. Mais, en même temps qu’elle forme, elle déforme. C’est ce que l’on constate chez beaucoup de francophones au Maghreb. Ils vivent souvent détachés de leur peuple. Parfois, il est même l’objet de leur mépris. Une anecdote : En 1994, au plus fort de la décennie noire, des intellectuels Algériens avaient écrit à Jacques Berque. Celui-ci avait gardé un silence remarqué durant cette période. Cette lettre lui en faisait remontrance. Plus précisément, elle lui reprochait de « ne pas être en phase avec les intellectuels algériens ». Il répondit en disant en substance que le problème n’était pas que lui, Jacques Berque, ne soit pas en phase avec les intellectuels Algériens, mais que les intellectuels Algériens ne soient pas en phase avec leur propre peuple…

Répétons-le. La langue n’est pas neutre. On parle de maîtriser une langue. Peut-être devrait-on inverser cette proposition ? En fait, c’est la langue qu’on pratique qui nous maîtrise, qui structure notre inconscient. Elle est l’instrument principal de l’exil intérieur qui caractérise bon nombre de nos compatriotes qui la pratiquent de manière exclusive. C’est elle, ou plutôt son caractère exclusif, qui en fait des personnes déracinées, dissociées de leur société. Présents physiquement en Algérie, ils sont culturellement et psychologiquement ailleurs. Durant la décennie noire, des intellectuels francophones lançaient des appels à leurs homologues français en leur disant : « Nous défendons VOS valeurs en Algérie ». L’écrivain Jean-Edern Hallier a entendu l’appel et il l’a répercuté vers ses concitoyens. Il en a changé la formulation pour le rendre encore plus percutant et plus de nature à rallier les suffrages en France. Voici son message, en substance, s’agissant des intellectuels algériens : « Ce sont nos harkis culturels, il faut les aider » !

Evidemment, nous ne faisons pas nôtre cette phrase, terrible par sa portée symbolique. En aucun cas, aucun, il ne faut assimiler ceux dont la langue de référence est le français plutôt que le berbère ou l’arabe à des traîtres. A l’attention de celles et ceux qui seraient tentés d’établir ce lien, il faut rappeler que c’était la position du FIS et qu’elle s’est traduite par de nombreux assassinats. Ce n’est pas le moindre des torts des islamistes que d’avoir aggravé la fracture culturelle et identitaire dont souffrent les Algériens. Le reproche qui peut être adressé à beaucoup de francophones n’est certainement pas de maîtriser la langue française, mais le rejet de la langue arabe qu’ils manifestent en refusant implicitement de l’apprendre. Combien d’entre eux ont étonné leurs homologues étrangers quand, à la faveur d’un séjour de quelques mois, ils apprennent à parler couramment la langue du pays d’accueil. Comment expliquer cette attitude, sinon par l’aliénation, c’est-à-dire l’occupation de leurs cerveaux par l’idéologie coloniale qui a y injecté le poison du mépris et le complexe d’infériorité par rapport à leur propre culture. La solution ne consiste certainement pas à « éradiquer » la langue française. Nous avons trop souffert des approches revanchardes et brutales pour savoir qu’elles ne feraient qu’aggraver le problème, qu’elles accentueraient les divisions plutôt que les réduire.

Le problème que nous soulevons ici et la recherche de ses causes profondes pose la question vitale de l’identité par la langue. Nous avons assez répété qu’il ne s’agit pas d’une question technique. La langue, maison de l’être, contribue puissamment à la formation de la Nation. Elle en est à la fois l’émanation et l’ingrédient. Elle est cette composante invisible qui donne corps à nos rêves, de l’épaisseur à ces lieux, là où, disait Baudelaire « tout y parlerait, à l’âme en secret, sa douce langue natale ». C’est la langue qui fait d’une communauté de hasard une communauté de destin. Hélas, la langue, précisément parce qu’on subodore son importance, ne fait pas débat. C’est ainsi en Algérie. Le silence autour d’une question est proportionnel à son importance. Alors, on refoule, ce qui alimente le malaise existentiel, le trouble identitaire, la « haine de soi ». Souvenons-nous de Nietzche : « Méfions-nous de celui qui se hait lui-même, car nous serons un jour les victimes de sa vengeance »

Nous aborderons dans notre prochaine livraison une autre composante essentielle de l’identité et qui concerne le rapport au système de croyance.

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Published by Brahim Senouci
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commentaires

ABOURA 06/04/2015 13:20

Très bonne analyse, juste et je retrouve les "points" que j'avais constaté dans ma pratique de terrain, c'est super de les voir conceptualiser. Un peu optimiste non ?

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