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23 janvier 2015 5 23 /01 /janvier /2015 07:25

Le nœud gordien algérien

Mustapha Benchenane, politologue, Université Paris-Descartes Sorbonne

Brahim Senouci, physicien, Université de Cergy-Pontoise

Sixième partie : Un mal profond, complexe et grave

Le Quotidien d'Oran du 22 janvier 2015

Nous abordons la deuxième partie de notre réflexion qui va porter sur les causes. Nous considérons que l’identité est au cœur du questionnement. Le texte ci-dessous constitue le premier volet traitant de l’identité.

Ce mal touche d’abord à l’identité qu’il est urgent de clarifier, sinon d e reconstruire.

Une identité à reconstruire : Sous la colonisation, l’identité algérienne était vécue de façon simple. Elle était en effet en partie induite par le contexte politique marqué par la colonisation et la domination. Il y avait d’abord un fort sentiment d’appartenance à un pays, l’Algérie. Il y avait en même temps un sentiment d’intensité comparable d’appartenance à la religion musulmane. La pratique de la langue arabe par les uns, du berbère par les autres, s’ajoutait aux deux facteurs précédents. Ainsi, au plan de l’identité, la contradiction principale se situait entre, d’un côté les Algériens dans leur ensemble –hormis une infime minorité proche de l’administration coloniale- et de l’autre les pieds-noirs, population dont la présence a été imposée par la force. Les juifs constituaient une troisième composante de la population. Leur présence est largement antérieure à la colonisation. Une partie d’entre eux sont issus de la vague d’immigration venue d’Espagne à la fin du XVème siècle, chassée par Ferdinand et Isabelle la catholique après la chute de Grenade, dernier bastion de la présence arabe en Andalousie. D’autres, les plus nombreux, sont présents au Maghreb avant même l’avènement de l’Islam. Ce sont sans doute des berbères judaïsés. C’est au Sud que leur présence était la plus importante, comme en témoignent le nombre et la taille des Ksours qui en contiennent les vestiges. La majorité de ces juifs se sont convertis à l’Islam, à l’instar de Mimoun, fondateur de la ville de Timimoun. Après la conquête coloniale, les juifs de France poussent les autorités françaises à naturaliser les juifs d’Algérie. Pour la plupart, ils n’avaient guère de considération pour eux et les traitaient avec un mépris teinté de condescendance. Ils pensaient que leur naturalisation leur ouvrirait les portes de la civilisation, de l’émancipation politique et de l’accès au bien-être économique. Napoléon III rêvait, lui, du royaume arabe qu’il aspirait à former et à diriger. Il souhaitait ainsi étendre le bénéfice de la naturalisation aux indigènes musulmans. De fait, il promulgua à son retour à Paris en 1865 un sénatus consulte qui autorisait les indigènes juifs et musulmans à demander à titre individuel la citoyenneté pleine et entière. L’opération fut un échec. Il est notable que le refus des juifs et celui des musulmans furent d’une ampleur comparable. La cause principale fut l’injonction faite aux deux communautés d’abandonner leur statut personnel, un abandon perçu comme une véritable apostasie. Furieux, les juifs de France décidèrent d’abandonner la démarche volontaire pour une option plus autoritaire, limitée aux seuls juifs. Ce fut le décret Crémieux, promulgué le 24 octobre 1870, portant naturalisation collective de l’ensemble des juifs d’Algérie, à l’exception notable de ceux des confins sahariens qui n’avaient pas encore été investis par l’armée coloniale, et qui ne deviendront citoyens Français qu’à la faveur d’une loi votée en 1961. A la veille de la parution du décret, Crémieux expliquait la démarche fort peu respectueuse des libertés que constituait son décret en déclarant : « Ne leur dites pas : devenez français si vous le voulez, ils n’abdiqueront pas la loi de Dieu. »

En ce qui concerne la population musulmane, le Gouvernement conserve le droit d'option, qui restera parfaitement théorique. L'ordonnance de 1944 attribuera la citoyenneté de plein exercice à quelques dizaines de milliers de citoyens jugés « méritants », selon des critères que récapitule l’article 4 de cette ordonnance : anciens officiers, titulaires de diplômes supérieurs ou égaux au brevet d’études élémentaires supérieures, fonctionnaires ou agents de l’Etat, bachaghas, caïds ou aghas, titulaires de la Légion d’honneur, compagnons de la Libération… L’écrasante majorité de la population conservera son statut personnel, soit la possibilité de garder des éléments de droit issus de la religion musulmane et des coutumes berbères. Des droits politiques limités lui seront accordés. Ce même article 4 promet en outre la citoyenneté française à l’ensemble des musulmans d’Algérie mais remet l’exécution de cette promesse aux bons soins de l’Assemblée Nationale Constituante à venir. En attendant, il institue un second collège, exclusivement musulman. Cette disjonction entre populations musulmane et juive aboutit, tout au long de la période coloniale, à une considérable amélioration du sort de cette dernière pendant que la seconde sombre dans la misère et le déclassement. Ils investissent l’espace le temps d’une révolte qui se solde invariablement par une répression sanglante. Entre deux bouffées de colères, ils vivotent, cachés, maintenus à l’écart d’un monde qui danse le samedi sur les places de leurs villes, un monde qui ne les perçoit que comme des fantômes familiers et qui n’a connaissance de leur existence que par les coupures de presse annonçant la « mise hors d’état de nuire » d’un groupe de fellaghas. Ils apprennent à se faire petits, à développer la ruse pour continuer de vivre, à ne jamais manifester bruyamment leur haine de ce qu’ils sont devenus, des serviteurs cauteleux, attachés tels des serfs à faire grossir par leur sueur les profits gigantesques de colons ventrus… Maigre revanche sur leurs patrons et sur leurs ex compatriotes juifs : c’est tout naturellement que, nantis des avantages que procurent l’accès à la fonction publique et à l’éducation, ayant fini par prendre en masse fait et cause pour le système colonial, ils se retrouveront ensemble sur les bateaux de l’exode.

Peut-être cette misère si bien « partagée » a-t-elle maintenu les liens entre les Algériens musulmans. Il ne serait venu à l’esprit d’aucun d’eux de se poser des questions sur l’identité algérienne Des intellectuels l’avaient certes soulevée. Ferhat Abbas avait même nié l’existence d’une Nation Algérienne dans un discours célèbre. Sans doute pensait-il que cette attitude allait favoriser l’accession des Algériens, non seulement à une naturalisation générale, mais aussi à la citoyenneté. Ces deux concepts avaient des significations précises. On pouvait avoir la nationalité française mais pas la citoyenneté. Cette dernière donnait accès aux mêmes droits politiques que l’ensemble des Français. La nationalité était plus restrictive. C’est cette lecture qui a permis, entre autres, le traitement particulier des musulmans d’Algérie et la ségrégation institutionnelle qui les frappait. L’instauration des deux collèges en est une illustration. Ferhat Abbas en tira d’ailleurs les conclusions en se rallaint à l’idée d’indépendance.

La période ottomane a certes été infiniment moins « massacrante » que la présence française. Pour autant, elle n’a pas contribué à l’élévation du niveau de vie et du niveau d’éducation du peuple. En fait, les Turcs administraient les villes et étaient très peu présents dans les campagnes où le mode de vie n’était guère affecté par leur gouvernance. Il y avait de temps en temps des flambées de colère populaires qui s’exerçaient contre leur autorité. C’était au moment du passage des percepteurs venus prélever l’impôt exigé par la Sublime Porte. Une anecdote tragique : on connait le sort de la tribu des Ouled Riah, enfumée par Pélissier dans la grotte de Ghar Frachih, où elle avait cru trouver refuge. Ce n’est pas par hasard qu’ils avaient choisi ce lieu. Les Ouled Riah utilisaient de longue cet abri séculaire qui leur servait à échapper aux mehallas des deys qui venaient ramasser les lourdes taxes imposées à la population locale.

Ô paradoxe ! Les Algériens n’ont jamais douté de l’existence de leur identité pendant qu’ils étaient sous occupation. Le doute les a saisis après avoir arraché leur indépendance… Cette question de l’identité est devenue essentielle, vitale.

Qu’est-ce qu’être Algérien, aujourd’hui ?

Emmanuel Lévinas disait que lorsqu’un peuple s’interroge sur son identité, c’est qu’il l’a déjà perdue. L’Algérie n’en est même pas à s’interroger. Cette absence de questionnement n’est pas du tout un signe de sérénité. Elle est le révélateur d’un profond malaise dans ce domaine. L’absence de débat signifie que la question est si importante, ses implications tellement énormes que l’on refuse de l’engager. C’est le refoulement. Force est donc de constater que l’identité algérienne est si fragmentée qu’elle donne l’impression d’avoir implosé. Elle est de produit de l’histoire tourmentée de notre pays.

Il y a le substrat berbère sur lequel sont venus se greffer plusieurs influences de nature différente, contrairement à ce qu’affirme l’historiographie coloniale et « pied-noir », selon laquelle il n’y a jamais eu de personnalité ni d’identité algérienne et que ce pays n’a jamais été autre chose qu’une terre de conquête et d’occupation. L’Empire romain a dominé le Maghreb comme en attestent les nombreux vestiges dans le Nord du pays, sur la frange côtière mais aussi à l’intérieur des terres. Il n’y pas eu cependant de romanisation des Berbères. Il est vrai qu’une minorité d’autochtones a pu accéder à des fonctions éminentes, jusqu’au trône impérial ! Ces privilégiés ne sont en rien représentatifs de la population locale. En fait, c’était des préfigurations de nos « colonel Bendaoud », des gens qui avaient rompu avec leur peuple, avaient troqué le burnous ancestral contre la toge et étaient devenus plus romains que les Romains eux-mêmes !

L’arrivée des Arabes à la fin du 7ème siècle et au début du 8ème va bouleverser l’identité des Maghrébins en modifiant profondément leurs croyances. L’arrivée de l’Islam, la rapidité de sa propagation et de son assimilation par les autochtones, ajoute un élément essentiel à l’identité maghrébine, l’islamité, mais aussi la dimension arabe, non pas de son caractère ethnique mais de son attribut de langue du Livre. La controverse actuelle sur l’arabité de l’Algérie s’éteindrait d’elle-même si on s’accorde sur ce fait. Bien entendu, on n’a qu’une connaissance très imprécise de la taille de l’armée arabe et de la dimension de la population locale. Il est néanmoins évident que cette dernière était bien supérieure aux quelques dizaines de milliers de soldats arabes. Il est donc hors de question d’imaginer un remplacement ! L’Algérie, ethniquement berbère, est restée très largement berbère. Elle a simplement assimilé cet habit supplémentaire que lui apportait l’Islam. A ce stade de notre présentation, nous voudrions insister sur le caractère mensonger et dangereux de certaines déclarations qui mettent l’arrivée de l’Islam au Maghreb sur le même plan que les invasions romaine, turque et française. L’Islam était porteur d’un message véritablement destiné à l’ensemble de la population. Elle l’a si bien intégré qu’elle a pris le relais et que ses enfants, dont le plus illustre, Tarek Ibn Zyad, se sont chargés de prolonger son expansion vers l’Andalousie. A contrario, Romains, Français et Turcs ne voyaient dans l’Algérie qu’une terre de rapine. Ils y ont porté le fer et le feu pour le plus grand bonheur de leurs souverains respectifs…

Sans doute y a-t-il des sujets de discorde entre berbérophones et arabophones. Nous n’oublions pas le printemps berbère, le meurtre de Massinissa, les dizaines de civils tués en Kabylie lors des campagnes de protestation qui ont suivi ce meurtre. Y a-t-il pour autant matière à un antagonisme irréductible ? La haine entre Kosovars et Serbes date du 14ème siècle, plus exactement d’une défaite meurtrière de ces derniers devant l’armée ottomane en un lieu qui s’appelle « le Pré aux Merles ». Ce lieu est en plein milieu du Kosovo, province par ailleurs peuplée à une écrasante majorité de musulmans. C’est ce lieu de mémoire que les Serbes ne se résolvent pas à en faire le deuil.

Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de Pré aux Merles en Algérie. Bien sûr, il y a eu la résistance berbère aux armées arabes, résistance incarnée par la princesse Kahina (qui veut dire prêtresse ou devineresse), Dyhia Tadmut (la belle gazelle en tamazight). Cette dernière est devenue une légende de son vivant en remportant bien des batailles. En fait, elle a été vaincue par les divisions des tribus dont la majorité a choisi de se rallier à la bannière de l’Islam. D’ailleurs, Kahina est devenue un symbole algérien. Elle a sa statue à Khenchela et son prénom a été donné à de très nombreuses petites filles à travers l’Algérie. Il n’y a donc pas dans notre mémoire collective de sujets de nature à nous pousser à une guerre fratricide, encore moins à une séparation. Le malentendu vient en fait d’une méconnaissance de l’Histoire qui est source de conflits identitaires. Il faut en finir avec deux tentations extrêmes, celle portée par un courant berbériste heureusement minoritaire qui continue de voir en l’arabe un colon étranger, après 15 siècles de présence, et celle d’un courant arabiste qui voudrait gommer la dimension berbère et revenir à une sorte de « pureté » arabe. Il faut souligner que l’arabisation telle qu’elle a été conduite durant des décennies par des dirigeants a contribué à braquer bien des berbérophones, mais aussi des francophones et qu’on en est venu ainsi, par l’extraordinaire absence de vision dont ont fait preuve nos gouvernements, à faire d’une des deux langues du peuple une langue , non seulement étrangère mais encore hostile. La contradiction arabo-berbère a été mise sous le boisseau durant la guerre de libération. La sagesse des dirigeants de l’époque les avaient conduits de concert à mettre l’idéal de l’indépendance au-dessus de cet antagonisme. Malheureusement, l’antagonisme a survécu. Après plus d’un demi-siècle de gouvernance marquée par l’incompétence et un gâchis monumental, aussi bien moral que financier, économique et social, la régression du sentiment national est devenue patente. On en est revenu à l’ethnie, à la région, au clan. Nous avons réussi à tomber dans l’individualisme sans être passés par la phase en amont qui est celle de l’émergence de l’individu, selon le schéma classique dont l’Occident a été le théâtre après la Renaissance. Cette régression est une dimension essentielle de la crise de l’identité que nous vivons. Dans l’incapacité de savoir d’où nous venons, nous ne savons pas où nous allons. Nous avons du mal à nous percevoir comme une communauté, soudée par une mémoire et un devenir communs. La séquence coloniale, par sa durée, sa bestialité, sa volonté absolue de ne laisser aux « indigènes » aucun espace d’expression, de relative liberté, y est pour beaucoup. On ne sort pas indemnes de 132 ans d’occupation, d’infériorisation, de dépossession, d’acculturation…Cette période a laissé des traces profondes dans l’inconscient individuel et collectif des Algériens, fussent-ils patriotes ou nationalistes. Ce traumatisme n’a jamais été investigué, questionné, pas plus que celui de la décennie noire. C’est ainsi en Algérie : Entre deux séquences tragiques, le trou noir du silence troublé par des bouffées de colère destructrices.

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Published by Brahim Senouci
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