Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 12:17
Gazernica, mon amour

Sans le célèbre tableau de Picasso, qui se souviendrait encore de Guernica, de l’incendie qui la dévora et du millier de morts qui en parsemèrent les rues en avril 1937 ?
L’œuvre du peintre l’a sertie pour l’éternité dans la mémoire de l’humanité. D’autres massacres ont eu moins de « chance ». Aucune plume, aucun pinceau n’ont pu rendre palpable le martyre des enfumés d’Algérie, des mitraillés de Madagascar, des forçats du train Congo Océan, des damnés quittant l’île de Gorée dans le cliquetis de leurs chaînes.
Le massacre de Gaza tombera-t-il à son tour dans l’oubli ? S’estompera-t-il, le visage de ces enfants aux bouches hurlantes d’effroi devant un déluge de feu qu’ils ne comprennent pas ? S’éteindra-t-il, le souvenir de ces femmes fouillant à mains nues les gravats à la recherche de leurs proches ? Sera-t-il revêtu du manteau de l’oubli, le spectacle des rues jonchées de cadavres désarticulés entre lesquels serpente une vieillarde aux joues sanglantes ?
-    J’ai tout vu à Gaza, gémit l’enfant au regard vide.
-    Non. Tu n’as rien vu à Gaza, lui répond le chœur médiatique, le chœur politique, le chœur artistique, le chœur sec.
-    Est-ce cela, la guerre ? Le feu descendant du ciel, le feu venant de la mer, les mères, les pères et les enfants terrés dans des abris de fortune ? Si je suis sans défense, est-ce encore la guerre ? , demande l’enfant.
-    Oui, répond le chœur, vaguement agacé. Cela s’appelle la guerre, le conflit. Tu apprendras que celui qui est plus armé que toi est aussi plus moral. Tu apprendras à courber l’échine en silence devant lui, à implorer son pardon pour les offenses qu’il t’aura faites. Tu apprendras à mourir sans faire de bruit pour ne pas troubler sa sérénité. Sache que s’il te tue, c’est pour ton bien.
-    Mais pourquoi ?
-    Pour qu’à l’avenir, tu ne t’avises plus d’utiliser ton bulletin d’électeur pour en faire mauvais usage. A Guernica, le nom de code de l’opération était Rügen (réprimander, en allemand). Il fallait punir les Espagnols pour avoir voté pour le Front Populaire.
-    Mais qui êtes-vous ?
-    Nous sommes la communauté internationale, riche, blanche et morale.
-    Et moi, n’y suis-je pas ?
-    Tu n’y penses pas, petit misérable, petit loqueteux ! Tu insultes le paysage en y insinuant ton corps malingre et ton visage tourmenté. Cela fait des siècles que nous te massacrons et que nous te civilisons sans parvenir à en finir avec ton engeance !
-    Que dois-je faire ?
-    Des concessions ! Concède tous les jours, tant qu’il te restera quelque chose à offrir en échange de rien, un bout de terre, un lambeau d’orgueil, le vague souvenir d’une splendeur enfuie, tes rêves, tes désirs. C’est ainsi que tu arriveras à nous complaire. Notre regard bienveillant sera ta récompense. Tu accéderas au perron de nos demeures quand tu feras tienne la haine que nous inspirent tes semblables.
L’enfant se tut. La nuit tomba sur Gaza. Le ciel se remit à déverser ses flammes. Indifférent, il songea que, bientôt, il n’aurait plus rien à concéder puisqu’il ne lui resterait rien. Enfin, presque rien. Il lui resterait à offrir, en guise de bouquet final, le feu d’artifice de son propre corps, le tableau éphémère d’une myriade d’étoiles ensanglantées.

Brahim SENOUCI
Par Brahim Senouci
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Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 12:14
"Algérie, une mémoire à vif" a paru chez l'Harmattan.

Pour vous faire une idée de son contenu, en voici la préface (due à Stéphane Hessel) et le prologue.
Bonne lecture.

Préface

Je suis personnellement très reconnaissant à Brahim Senouci de nous avoir permis, grâce à sa franchise et à son parcours très particulier entre l’Algérie et la France, de toucher à certains des ressorts les plus secrets de l’âme et de la sensibilité de ses compatriotes.
La lecture de son « Algérie, une mémoire à vif » provoquera chez tout lecteur français un choc salutaire, tant l’histoire des relations entre son pays et l’Algérie y est rappelée sans ménagements, mise à nu dans sa barbarie, en contraste avec le discours trop souvent proposé en France sur les "bienfaits de la colonisation".
Nous avons besoin de prendre enfin pleinement conscience de ce qu’ont été sur cette autre rive de la Méditerranée la brutalité des militaires, l’égoïsme des colons, le mépris écrasant pour les "indigènes". S’agit-il d’un passé lointain, qu’il faut aujourd’hui oublier ou faire disparaître dans les replis de l’Histoire ?
Non, car les traces qui en restent obscurcissent encore le présent de l’Algérie. Le régime bureaucratique et maladroit qui a retardé tout vrai développement des ressources de ce pays potentiellement si riche, l’auteur en donne une image où l’humour cache mal la désillusion.
Il nous permet ainsi en termes simples et clairs de mesurer ce que représente pour les Algériens d’aujourd’hui la tâche d’assumer ce siècle de dénégation de leur culture, de débattre entre eux et avec nous des traumatismes qui en sont nés, de comprendre les formes que prennent leurs comportements les plus familiers, où se mêlent l’angoisse devant un destin incertain et la recherche du confort d’une authentique présence conviviale.
En retraçant avec Brahim Senouci ce trajet tantôt accablant, tantôt humain et fraternel, nous gagnerons ce qui nous est plus que jamais nécessaire : un vivre-ensemble honnête, franc, libéré entre les peuples des deux rives.

Stéphane Hessel


Prologue
   
Il est question dans cet opuscule de l’Algérie, celle d’hier, celle d’aujourd’hui...
Les événements liés à la conquête et à l’occupation coloniale rapportés dans cet ouvrage sont rigoureusement authentiques. Toutefois, je ne prétends pas fournir au lecteur de clés ou de grille pour les expliquer. D’éminents scientifiques, historiens, sociologues, l’ont fait avec bonheur. Leurs travaux se sont souvent traduits par des livres épais, fourmillant de références, replaçant chaque événement dans son contexte social et historique. Au-delà de l’horreur que suscite la violence, ils se sont attachés à montrer la chaîne complexe des faits qui y ont conduit.
Une telle complexité est absente de cet ouvrage. D’aucuns le trouveront manichéen. Je ne suis pas historien. Je suis juste un Algérien. A l’instar de mes compatriotes, j’ai du mal à me défaire d’une culpabilité aux origines incertaines, du poids de la barbarie prêtée à mes ancêtres. J’entends le discours moral de ceux qui les ont investis puis massacrés au nom de la civilisation.
Pendant longtemps, j’ai vécu mon ascendance comme un fardeau, comme une tare originelle. J’ai été tenté de gommer une algérianité trop pesante, de me défaire d’une mémoire dévalorisante, de trouver la paix par l’oubli. Je n’étais pas seul à éprouver une telle tentation. A l’Université d’Alger, vingt ans après l’indépendance, on ne parlait que le français. L’arabe était la langue des arriérés, des laissés-pour-compte.
Paradoxe ? Apparemment. Au lendemain de la débauche de violence qu’a vécue l’Algérie et qui a fini par accoucher de l’indépendance, on aurait pu penser en effet que la population, en particulier ses intellectuels, se serait empressée de renouer le  lien avec la patrie « d’avant », de réintégrer son être culturel, de faire revivre sa langue… Rien de tel. Bien au contraire. Il a fallu les oukases du pouvoir pour imposer une arabisation boîteuse, perçue par les élites francophones comme une agression. L’Algérie s’était affranchie de la tutelle française mais pas de l’image négative de ses origines, image forgée par la propagande coloniale.
Un soir de mai, la télévision française diffuse une émission sur les massacres de Sétif, une diffusion très tardive, à destination sans doute de télespectateurs insomniaques. Des petits films d’archives en noir et blanc ponctuent les échanges entre les historiens sur le plateau. L’un de ces documents, muet, montre des soldats encerclant une misérable tente. Après sommations, un berger en sort. Bien que ce soit le printemps, il est engoncé dans une djellaba informe et un turban lui mange la tête et la bouche. Ses yeux sont rivés au sol. On ne les voit donc pas. Qu’expriment-ils à cette heure ? La peur, ou plutôt le sentiment de résignation face à une mort annoncée qui ne fera la une d’aucun journal. La scène est très rapide, presque fugace : aucun échange verbal ; il aurait sans doute été superflu. Un soldat vide son arme et le berger s’effondre mollement, comme un  ballot de vieux vêtements.
La même scène s’est répétée à l’infini à Guelma, Kherrata, Sétif… Des milliers de ballots de vieux linge ont été précipités dans les gorges de « Kef Boumba », enterrés à la va-vite dans d’immenses fosses communes, dissous à l’acide ou brûlés dans des fours. Des historiens l’ont rapporté, des journalistes, des documentaristes également. Toutefois, personne n’a capté un regard, un sourire, les larmes silencieuses d’une mère. Ces milliers de morts ne faisaient événement que par leur nombre. Ils n’avaient pas de visage.
L’Algérie elle-même n’avait pas de visage, hormis celui des chromos rassurants de palmeraies, de coupoles de mosquées ou encore celui de la mythologie coloniale, fait de soleil, de rires, de kiosques à musique et d’anisette. Plutôt, elle en avait un ; c’était celui, dissimulé sous son turban, de ce berger résigné.
La liturgie coloniale n’a eu de cesse, pendant plus d’un siècle, de nier l’existence d’une société algérienne présentée comme un ramassis de tribus barbares que seul le glaive pouvait administrer. Rien dans cette société ne trouvait grâce aux yeux de l’occupant. Tout, sans nuance, n’était qu’arriération, brutalité…, toutes choses que la civilisation portée à la pointe de l’épée se promettait de réduire.
Eternelle dichotomie entre le Bien et le Mal, dont on sait les ravages qu’elle exerce encore de nos jours.
De tout temps, les conquérants ont présenté les peuples conquis comme des hordes barbares. Il le fallait pour faire accepter par leurs opinions publiques l’exclusion de ces peuples du champ du droit. Il le fallait pour faire accepter que des nations, en principe démocratiques, instaurent des régimes d’exception, Code Noir ou Code de l’Indigénat, pour des populations dont elles s’étaient arrogé la charge sans leur accorder la citoyenneté. Le discours colonial est un  discours sans nuance, un discours de l’ « ici et là-bas », du « nous et les autres ». Ce discours a permis à l’expédition coloniale de se déployer dans toute sa brutalité, avec son cortège d’enfumades, d’emmurements, de crimes de masse. Bon nombre d’intellectuels français lui ont apporté leur compréhension, voire leurs encouragements.
Hier comme aujourd’hui, la propagande coloniale s’est construite sur un mensonge. La description de la situation des pays investis était fausse. En attestent les témoignages des conquérants eux-mêmes, s’extasiant devant la beauté des villages et la splendeur des vergers qu’ils s’apprêtaient à incendier.
Dénoncer le mensonge, rétablir la vérité du « civilisateur » et celle de l’ « indigène », tel est mon souhait.
Ces vérités sont par nature complexes. Mon propos n’est pas de rendre compte de cette complexité. Il s’agit plus de construire une sorte de tableau inversé par rapport au tableau manichéen imposé par l’imagerie coloniale. J’insiste donc sur la sauvagerie de la conquête d’une part et sur la mise en lumière des traits qui montrent la générosité et la civilité des populations locales, traits qui se révèlent y compris dans la conduite de la guerre de résistance à l’occupation.
Toutefois, je n’en conclus pas à la culpabilité de l’ensemble de la société française Je n’ai garde d’oublier les voix précieuses, celles de philosophes, d’historiens, de militants politiques ou syndicalistes qui ont dénoncé le crime et qui, pour certains, sont allés jusqu’à apporter une part active à la lutte pour l’indépendance. Je ne saurais omettre ces Algériens « d’origine européenne », comme on les désignait alors, Maurice Audin, Fernand Yveton ou l’aspirant Maillot qui ont payé de leur vie leur engagement en faveur des droits du peuple algérien.
Ma mère a perdu son mari, son frère et un grand nombre de membres de sa famille. Il m’arrivait, adolescent, de fustiger en termes durs les « salauds » qui lui avaient infligé ses souffrances. Elle me répondait invariablement « Kayen ouw kayen », ce qui pourrait se traduire par « il y en a et il y en a ». En dépit des épreuves endurées, elle a toujours gardé suffisamment de lucidité pour reconnaître que « ceux d’en face » n’étaient pas uniformément mauvais.
Si je mets au jour la part de lumière de la société algérienne, je ne verse pas dans le fantasme. Je ne crois pas en effet à l’existence d’une société idéale détruite par la colonisation. Cette société avait très certainement des éléments d’arriération, voire de cruauté. Du reste, si elle avait été parfaite, aucun colonisateur n’aurait pu en venir à bout.
Dans ce livre, il y a quelques incursions dans l’Algérie d’aujourd’hui, à travers des anecdotes mettant en scène des personnages de Mascara, ma ville natale. Ces incursions sont là pour donner un aperçu de l’Algérie d’aujourd’hui, sa dimension à la fois cocasse et tragique. Elles montrent que perdure dans la société algérienne d’aujourd’hui une trace de quelque chose de très ancien qui aurait survécu aux cent trente deux années d’acculturation, quelque chose d’indéfinissable mais de vivant, de délirant, d’irréductible peut-être. J’ai connu Alain, professeur de sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Je savais qu’il avait fait un long séjour en Algérie comme coopérant technique dans les années quatre-vingt. Les Algériens sont souvent surpris qu’un étranger choisisse librement de venir chez eux. Ne faisant pas exception à la règle, je lui demandai les raisons qui l’ont amené dans mon pays. Il me raconta que, jeune étudiant en DEA, il décida de venir en vacances en Algérie, « par goût de l’aventure ». A sa descente d’avion à Alger, il se fit dérober son sac, ses papiers et tout son argent.
-    Un grand malheur ? Penses-tu, me dit-il, une vraie bénédiction ! J’ai été immédiatement pris en charge par des gens que je n’avais jamais vus auparavant. J’ai passé deux mois à bourlinguer dans le pays. Je n’ai jamais sauté un seul repas et je n’ai jamais couché dehors. De retour en France, je n’avais plus qu’une idée en tête, revenir en Algérie !
Cette histoire aurait pu être racontée sur un des « balcons de Blaise » qui parsèment ce récit. Il y en a beaucoup d’autres, aussi édifiantes.
Que le lecteur me pardonne d’avoir mis l’accent sur ce qui fait la beauté de mon pays. Il a été tellement décrié, tellement vilipendé, il a tant baigné dans le sang et les crachats que l’on me permettra de privilégier sa face claire. Je n’oublie pas les égorgeurs du crépuscule ni les charognards du quotidien. Je n’oublie pas les cohortes de jeunes Algériens chevauchant d’improbables rafiots à la recherche de paradis hypothétiques, ne rencontrant souvent que leur propre mort. Je n’oublie pas la violence tapie dans la société et qui s’exhale de temps à autre, comme un volcan qui libère sa lave. Je crois qu’une des raisons du mal-être tient dans une mésestime de soi, que les Algériens croient encore reconnaître leur être dans le reflet que leur renvoie le miroir déformant naguère fait pour eux.
Ce livre, miroir flatteur, redonne des couleurs à notre passé. Qu’il contribue, si modestement que ce soit, à réconcilier les Algériens avec eux-mêmes suffirait à satisfaire mon ambition.


Brahim SENOUCI

Par Brahim Senouci
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Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 12:10
 
Gaza et le monde de demain

En cette soirée du 30 décembre, quatrième jour de bombardement de Gaza. Le journal de France 3, frère jumeau de celui de France 2, de TF1, probablement de Fox News ou CNN, en parle naturellement. Bien entendu, le sujet ne fait pas la Une. Il y a des informations autrement plus importantes : l'approche du réveillon, les soldes d'après Noël, le décès d'un patient dans un obscur hôpital de province... Tous ces sujets sérieux ayant été épuisés, on aborde enfin les thèmes légers. Le bombardement de Gaza en fait partie. Les journalistes étant des gens avisés, attentifs à ne pas lasser leur public, l'expédient en quelques secondes. Les bombes continuent de pleuvoir, les morts de mourir. Parmi les morts, on compte deux fillettes, rapporte le journaliste avec un vague geste d'excuse pour ceux dont il trouble la quiétude du dîner.

Terminé pour Gaza ? Que non. Il faut bien parler des victimes, des vraies. Des Palestiniens ? Vous n'y pensez pas. Tout juste bons pour la rubrique des chiens écrasés, tout au plus l'ordinaire des dépêches d'agence quand ils s'avisent de mourir en trop grand nombre ! Non, il s'agit des victimes israéliennes. Là, le journaliste mérite incontestablement les félicitations du public et la reconnaissance de la corporation qu'il honore. Dix bonnes minutes ! On y apprend tout sur ces malheureux habitants de Sdérot qui prennent l'air avec leurs enfants si beaux, si bien mis, des espaces verts si agréables à l'oeil, au milieu de maisons douillettes. Et puis, un petit vent de panique, mal simulée il est vrai. Alerte aux roquettes Kassam ! Tout ce beau monde se retrouve à l'intérieur d'une espèce de container. Pas de trace de frayeur. Enfants et mamans semblent trouver l'aventure plaisante. Il n'y a guère que le commentateur de la télévision française qui veut à toute force faire croire au calvaire de ces mamans qui s'éloignent d'un pas sûr, leurs bambins à la main, une fois que le pétard est enfin tombé en faisant, horreur, un petit trou dans la pelouse.

Ainsi va l'information en Occident. Rien de changé depuis les croisades, depuis le massacre des Indiens d'Amérique, depuis l'esclavage de dizaines de millions de Noirs, depuis la colonisation et les tueries qui l'ont rythmée. Rien de changé dans la vision européocentriste qui ne voit dans le monde qu'une arrière-cour de l'Occident dans laquelle les règles de droit ne s'appliquent pas. Nul sentiment de culpabilité n'habite les auteurs du carnage de Ghaza, ni ceux qui les soutiennent. Ils ont la puissance militaire, médiatique, financière. Ils s'auto-attribuent de surcroît le magistère de la morale.

Golda Meïr avait eu en son temps ce mot terriblement révélateur de cette vision du monde et de sa charge d'arrogance. S'adressant aux Arabes (on ne disait pas Palestiniens à l'époque), elle avait dit: « Nous vous pardonnerons de tuer nos enfants. Nous ne vous pardonnerons jamais de nous obliger à tuer les vôtres. » Ainsi, elle ne se contentait pas d'innocenter par avance les auteurs israéliens de meurtres de Palestiniens. Elle tenait les victimes pour responsables de l'état de prostration dans lequel étaient plongés ces Israéliens si bons, si moraux, contraints de les commettre ! Cette attitude a été bien résumée par le titre d'un film courageux dû à un jeune refuznik israélien : « On tire et on pleure ».

Cette vision était soutenable naguère, dans un monde partagé entre une zone blanche développée, culturellement cohérente, et une zone grise surpeuplée, misérable, paraissant assignée pour l'éternité au sous-développement et à la mendicité. Les choses changent. Des puissances colossales émergent. L'Occident n'a plus l'apanage de la technologie ou de la richesse. Il n'a plus le monopole du discours. Il doit composer avec des nations porteuses d'une autre vision, d'autres valeurs, d'une autre histoire, d'une autre mémoire. En plus de la Chine ou de l'Inde, d'autres pays ont vocation à émerger, en Afrique, en Asie, dans le monde arabe. Ces nations risquent fort de se souvenir, demain, des mauvais traitements qu'elles ont subis quand elles étaient faibles. Elles se souviendront qu'elles ont été massacrées, réduites en esclavage, colonisées. Elles se souviendront du vol de leurs richesses et de la misère dans laquelle elles ont été maintenues et qui a permis l'enrichissement de leurs bourreaux. Alors, il ne faudra pas faire mine de s'étonner quand de jeunes et altières puissances viendront demander des comptes à un Occident vieilli, confit dans une vision obsolète. Il ne faudra pas faire mine de s'étonner quand le dépoussiérage des mémoires provoquera la sortie des cadavres des placards. Il ne faudra pas s'étonner que, demain, les saloperies d'aujourd'hui explosent à la figure de leurs auteurs.

Personne n'a intérêt à ce scénario mortifère. Il n'y a qu'un moyen de l'éviter. Il faudrait que, dès à présent, l'Occident rompe avec sa prétention à traiter le reste du monde comme gens de peu, tout juste bons à entretenir ses cours de récréation et à recevoir ses leçons. Que les vieilles nations occidentales cessent de jouer les dames patronnesses en servant aux humiliés de la Terre leurs soupirs de fausse commisération. La survie de ces nations passe par un nouveau deal avec les jeunes pays en devenir, précisément ceux qu'elles ont écrasés naguère et qu'elles prétendent continuer à régenter. A ce prix somme toute modique, peut-être la sortie du modèle européocentriste pourra-t-elle se faire en bon ordre, débouchant sur un véritable nouvel ordre mondial garantissant l'égalité entre tous les êtres humains.

Mac Mahon disait que l'on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s'asseoir dessus ! L'Occident devrait méditer cette maxime et songer à préserver son avenir en dialoguant dès à présent avec le reste du monde, avant que le reste du monde ne soit en état de lui imposer son diktat.

Il faut que s'accélère la prise de conscience par l'Occident du bouleversement du monde qu'il feint pour le moment d'ignorer. De cette prise de conscience nécessaire, doit découler une sorte de négociation dont l'objet serait rien moins que d'empêcher l'Humanité de céder à la tentation du suicide. La finalité de cette négociation serait de construire une alternative au désordre actuel. Elle commencerait par l'élimination des foyers de tension par la restauration de la justice.

Brahim SENOUCI

Publié par le Quotidien d'Oran
Par Brahim Senouci
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Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 12:07
A Gaza, la mise à nu du monde Arabe,

La tragédie de Gaza est d’abord, bien sûr, celle des Palestiniens, punis pour leur quête obstinée de liberté. Elle est aussi celle du monde arabe. Gouverné par des potentats ventrus dont le seul horizon politique est celui du maintien au pouvoir et de sa transmission à leur progéniture, il assiste au spectacle de sa déconfiture dans le réduit mortifère de Gaza. C’est là que se joue, en effet, en modèle réduit et en accéléré, la répétition de la pièce de théâtre dans laquelle il tiendra le rôle principal, celui du cadavre empuanti (encerclé, dirait Kateb Yacine), gisant sur un matelas de pétrodollars.
Bien entendu, nos dirigeants ne sont pas avares en imprécations, en condamnations. L’outrance même de la rhétorique qu’ils utilisent, le fait que l’accusé, Israël, s’abstienne de réagir à ces condamnations, renseignent amplement sur leur caractère dérisoire. Israël et les pays occidentaux savent depuis bien longtemps que ces vociférations n’ont pour fonction que de faire semblant de relayer la colère des peuples arabes. Sans doute ces mêmes dirigeants prennent-ils soin de prévenir leurs protecteurs et maîtres que les insultes dont ils les agonisent ne doivent pas être pris au sérieux et qu’elles constituent une sorte de figure imposée, un exercice de style.
Il est cependant trop facile de vouer les dirigeants arabes aux gémonies sans questionner la responsabilité des peuples eux-mêmes. Si le monde arabe en est là aujourd’hui, il le doit sans doute à ses dirigeants mais aussi aux sociétés des pays arabes qui ont été incapables de formuler et d’imposer une alternative crédible aux pouvoirs corrompus et inféodés à des intérêts étrangers qui les régentent. Un vieil adage dit que les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent. Méditons ce proverbe et interrogeons-nous sur le mal profond dont nous souffrons et qui nous empêche de nous projeter dans la modernité et de nous constituer en puissance respectée avec laquelle le monde devrait compter.
Qu’est-ce qui, dans notre culture, dans notre imaginaire, dans notre pratique quotidienne, fait office de frein dans la projection vers la modernité ?
Un début de réponse est donné par le fameux incident du lancer de godasses sur Bush. Voilà un phénomène qui aurait dû déclencher un débat profond, qui aurait dû réveiller des consciences assoupies. Il n’en a rien été. On s’est contenté de manifester sa joie et son soutien au courageux journaliste irakien. Ce qui aurait dû être l’élément déclenchant d’une prise de conscience a été pris comme une fin en soi. C’est comme si le fait de lancer des chaussures sur Bush nous avait suffisamment vengés des massacres d’Afghans, d’Irakiens, de Palestiniens. Sans doute, consciemment ou non, Mountader avait-il une tout autre ambition en accomplissant ce geste fou. Peut-être rêvait-il qu’il inaugurait ainsi une ère nouvelle dans laquelle les Arabes cesseraient de se dessaisir de leur destin en confiant à des lanceurs de godasses le soin de panser les blessures de leur imaginaire.
Le problème du monde arabe n’est pas l’ennemi sioniste ou états-unien, si commodes à vilipender et à détester. L’ennemi est dans son rôle quand il use de nos faiblesses pour faire main basse sur nos richesses et s’accaparer nos terres ! L’ennemi véritable, celui que nous devons combattre, c’est l’ennemi intérieur, celui qui se tient tapi dans notre inconscient collectif. Nous le connaissons bien. C’est lui qui susurre à nos oreilles « A quoi bon ? » quand nous avons de velléités d’action. C’est lui qui nous pousse à démissionner de nos responsabilités, lui encore qui nous persuade de notre inutilité et nous pousse à accepter notre sortie de l’Histoire. C’est lui qui nous suggère de ne nous en remettre qu’à Dieu pour châtier nos oppresseurs, nous dispensant ainsi généreusement de tout effort pour nous constituer en puissance. C’est ainsi que nos pays sont devenus des refuges de zélotes futiles. C’est ainsi que des jeunes gens y conversent de la meilleure manière d’accomplir ses ablutions et croient dur comme fer que Dieu punira l’inconscient qui aura confondu son index droit avec son majeur gauche ! Plutôt que de bâtir des palais, de lancer des fusées, de vaincre des maladies, de se lancer dans l’aventure du progrès et de la libération de l’Homme, on trouve ainsi plus commode de disserter sur le sexe des anges en récriminant à voix basse sur les turpitudes, réelles ou supposées, des gens qui nous gouvernent. On trouve plus confortable d’abdiquer son droit d’exercer son pouvoir de citoyen et de d’abandonner son sort entre les mains de gouvernants, ne conservant par devers nous que le droit à l’insulte.
Voilà ce que nous dit Gaza. Voilà ce que le destin nous réserve si nous persistons dans l’immaturité et le refus de nous prendre en charge, si nous persistons dans la recherche d’un sauveur, si nous persistons à ruser pour ne pas entrer en politique, si nous persistons à nous réfugier dans le cocon douillet d’une religiosité superficielle qui n’a rien à voir avec l’exigence spirituelle qui a permis la création d’un Empire éclairé qui a régné, militairement mais aussi mais surtout intellectuellement, sur le monde il y a près de 15 siècles.

Brahim SENOUCI

Publié dans le Quotidien d'Oran
Par Brahim Senouci
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Vendredi 16 janvier 2009 5 16 /01 /Jan /2009 12:05
Par Brahim Senouci
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